Lecture: Robespierre, La vertu et la terreur, Antoine Boulant, Perrin/BNF, 2022

Maximilien Robespierre est sans doute le personnage le plus emblématique de la Révolution en tout cas celui qui incarne ses heures les plus tragiques et les plus sanglantes. La nouvelle biographie qui lui est consacrée, en 250 pages abondamment illustrées par les archives de la BNF, esquisses, dessins, manuscrits, est particulièrement passionnante. Face à un personnage qui déchaîne les passions encore aujourd’hui, elle s’efforce de présenter un point de vue aussi impartial que possible, fondé sur la seule exposition des faits. La réussite est totale.

Avocat à Arras, Robespierre à ses débuts n’a rien d’un exalté. Au contraire, jusqu’à la Révolution c’est un personnage plutôt cultivé, ancien élève de Louis-le-Grand à Paris, classique dans ses idées, royaliste comme presque tout le monde à l’époque. Lecteur et admirateur de Jean-Jacques Rousseau, il ne brille pas par son talent oratoire, se spécialise dans la défense des faibles et des causes perdues. Du portrait psychologique qui en est fait se dégage celui d’un homme réservé, austère et ambitieux, ayant peu d’amis mais attaché à son frère Augustin et à sa sœur Charlotte. Elu aux Etats-Généraux de 1789 de sa ville natale grâce à l’entregent que lui vaut sa profession d’avocat, il se montre discret et plutôt modéré au début des événements, suivant le mouvement bien davantage qu’il ne l’anime, méfiant envers Louis XVI mais fidèle aux principes de la monarchie constitutionnelle. Il intervient peu dans les débats de la Constituante, se positionnant plutôt en observateur qu’en acteur. Sa vision est celle d’un humaniste, résolument hostile à la guerre et à toute politique de conquête, à l’esclavage et à la peine de mort, défenseur de la propriété privée, de la liberté d’opinion et de presse, de la religion (hostile à la déchristianisation), partisan visionnaire de l’école obligatoire… Jusque là, Robespierre est presque parfait… Il est tellement sage qu’il contribue à obtenir que les députés de la Constituante dont lui-même, ne soient pas rééligibles à l’Assemblée nationale en septembre 1791 afin de favoriser un renouveau et brassage démocratique

Alors, par quel sortilège de la nature humaine devient-il l’Incorruptible? Selon l’auteur, la fuite de la famille royale et son arrestation à Varennes a représenté chez lui un tournant. Il était désormais convaincu que « Louis XVI refusait de partager ses pouvoir avec l’Assemblée constituante et que le processus révolutionnaire était donc appelé à se poursuivre après l’adoption de la Constitution. Dénonçant la duplicité du premier fonctionnaire public, il s’opposa à la majorité de ses collègues, qui, pour préserver le monarque et ne pas ruiner les chances de la Constitution en voie d’achèvement, préférèrent mentir à l’opinion en affirmant qu’il ne s’était pas enfui mais qu’il avait été enlevé par les ennemis de la Révolution. » Robespierre est probablement sincère dans sa passion de la vertu, son aversion envers la dissimulation, la corruption et le mensonge. Alors, comment est-il passé d’une intégrité de bon aloi au tyran?

A l’Assemblée nationale – qui succède à la constituante, il n’est plus député. Cependant, ses discours au club des Jacobins le rendent extrêmement populaires auprès de la foule parisienne dans le contexte de la guerre et de la coalition européenne contre la France. L’auteur montre parfaitement la logique de sa radicalisation et de son succès. Robespierre est entraîné dans une forme de paranoïa qui consiste à se focaliser jusqu’à l’obsession dans la dénonciation des traitres et des scélérats – les aristocrates, les modérés et autres ennemis de la révolution. Cette violence verbale et stratégie des boucs émissaires fait de lui l’idole d’une foule surexcitée qui souffre des privations. Et lui même, personnage à l’origine plutôt effacé, se laisse griser par son succès. Il entre dans une surenchère paranoïaque, fustigeant violemment les félons qu’il voit partout tandis que l’ennemi menace les frontières, nourrissant toujours davantage sa popularité.

Elu de Paris à la Convention en septembre 1792, il se fait le champion des sections parisiennes et des sans culottes avec ses amis Saint Just et Couthon. A ses yeux, la Convention n’a même pas à juger Louis XVI mais à l’envoyer à l’échafaud quoi qu’il arrive pour conforter la Révolution. Avec le soutien du (prétendu) peuple les sections parisiennes qui font pression sur l’assemblée, le leader des Montagnards s’identifie à la Révolution et voit dans toute réserve à son égard, toute modération, l’expression de la félonie criminelle. Maître du Comité de Salut Public, l’adversaire de la peine de mort expédie à l’échafaud ses adversaires Girondins, puis les Enragés hébertistes, et sans scrupule ses anciens amis intimes, les Indulgents, Danton et Camille Desmoulins. La Terreur bat son plein, après la loi des Suspects qui permet sur une simple suspicion de pensée contre-révolutionnaire, d’envoyer à la guillotine, la loi de Prairial qui prive les suspects de tout droit à la défense devant le tribunal révolutionnaire. Les cachots et les charrettes ne désemplissent pas. Des dizaines de milliers de têtes tombent sous le couperet. Robespierre ordonne ou approuve les massacres comme celui de Vendée ou de Lyon.

Un psychopathe? L’auteur ne formule pas ce mot. Lors de la fête de l’Etre Suprême, il se met en scène comme grand prêtre de la vertu. Le pouvoir absolu rend absolument fou. Mais la fin est proche. Et la suite bien connue. Le 10 Thermidor (juillet 1794) est un moment emblématique de l’histoire de France – l’un de mes préférés. La révolution, paraît-il, dévore ses enfants. La foule qui quelques semaines auparavant sublimait Robespierre a, par un autre sortilège de la nature humaine, renoncé à le défendre… A l’issue de cette lecture passionnante, on a envie de le dire autrement: le pire des salauds a payé pour ses crimes abominables. La tête du l’avocat médiocre devenu une brute tortionnaire est tombée à son tour. Justice est faite, même si ses justiciers – ayant retourné leur veste à temps – sont la plupart aussi criminels que lui.

MT

A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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10 commentaires pour Lecture: Robespierre, La vertu et la terreur, Antoine Boulant, Perrin/BNF, 2022

  1. cyril grataloup dit :

    le frère de de Chateaubriand fut exécuté en 1794 : Danton disait que les nobles gênent l’avenir… « ces paroles de Danton supposent que l’innocence n’est rien et que l’ordre moral peut être retranché de l’ordre politique sans le faire périr, ce qui est faux » ‘cf mémoires d’outre tombe I, p 352

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  2. there dit :

    La révolution dévore ses enfants mais pas toujours leurs grands prêtres , je dirais même presque jamais . Lénine , Staline , Mao , Pol Pot, Franco, Khomeini pour ne citer qu’eux , n’ont pas connu de mort tragique . Alors finalement c’est peut être ça une spécificité de notre révolution, avoir su assez vite expédier ad patres les monstres qui l’ont accompagnée.

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  3. Monique dit :

    Dédicace de Maximilien Robespierre à Jean Jacques Rousseau

    « C’est à vous que je dédie cet écrit, mânes du citoyen de Genève ! Que s’il est appelé à voir le jour, il se place sous l’égide du plus éloquent et du plus vertueux des hommes : aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin d’éloquence et de vertu. Homme divin, lu m’as appris à me connaître : bien jeune, tu m’as fait apprécier la dignité de ma nature et réfléchir aux grands principes de l’ordre social. Le vieil édifice s’est écroulé : le portique d’un édifice nouveau s’est élevé sur ses décombres, et, grâce à toi, j’y ai apporté ma pierre. Reçois donc mon hommage ; tout faible qu’il est, il doit te plaire : je n’ai jamais encensé les vivants.

    Je t’ai vu dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la source d’une joie orgueilleuse : j’ai contemplé tes traits augustes, j’y ai vu l’empreinte des noirs chagrins auxquels t’avaient condamné les injustices des hommes. Dès lors j’ai compris toutes les peines d’une noble vie qui se dévoue au culte de la vérité. Elles ne m’ont pas effrayé. La conscience d’avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l’homme vertueux ; vient ensuite la reconnaissance des peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont déniés ses contemporains. Comme toi je voudrais acheter ces biens au prix d’une vie laborieuse, au prix même d’un trépas prématuré.

    Appelé à jouer un rôle au milieu des plus grands événements qui aient jamais agité le monde ; assistant à l’agonie du despotisme et au réveil de la véritable souveraineté ; près de voir éclater des orages amoncelés de toutes parts, et dont nulle intelligence humaine ne peut deviner tous les résultats, je me dois à moi-même, je devrai bientôt à mes concitoyens, compte de mes pensées et de mes actes. Ton exemple est là, devant mes yeux ; tes admirables Confessions, cette émanation franche et hardie de l’âme la plus pure, iront à la postérité, moins comme un modèle d’art que comme un prodige de vertu. Je veux suivre ta trace vénérée, dussé-je ne laisser qu’un nom dont les siècles à venir ne s’informeront pas : heureux si, dans la périlleuse carrière qu’une révolution inouie vient d’ouvrir devant nous, je reste constamment fidèle aux inspirations que j’ai puisées dans tes écrits ! »
    ……. si Jean Jacques Rousseau est le précurseur du totalitarisme comme l’a dit François Xavier Bellamy dans un très bel article (Figarovox 1/12/2017), on peut se demander où sont ces inspirations dont il se fait le chantre.

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  5. Ysengrin dit :

    « Justice est faite, même si ses justiciers – ayant retourné leur veste à temps – sont la plupart aussi criminels que lui »

    Disons qu’ils les ont retournées pour laisser passer l’orage. Ajoutons qu’ils sont toujours là. Quelle est le nom de la promotion de l’ENA 1968-1970 ?

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  6. Ludovic CAUDRAND dit :

    …. s’ils vous lisent.

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  7. Ludovic CAUDRAND dit :

    Ce sont l’ami Mélanchon et ses camarades de LFI qui ne vont pas être contents s’il vous lise …..

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  8. Monique dit :

    Bonjour Maxime Tandonnet et tous,

    C’est cocasse d’imaginer Robespierre en homme discret et modéré, vertueux et respectueux, défenseur des faibles quand on va faire tomber autant de têtes. C’est comme si une nounou nous parlait de Hitler bébé difficile d’imaginer des risettes.
    La Révolution sanglante, l’assassinat de la famille royale, des rabatteurs de têtes comme Fouquier-Tinville, un Hanriot général de division de la Révolution française un Robespierre tout puissant qui règne sous « la grande terreur », dominant la Convention et la Commune, lui l’avocat dont les condamnations se terminaient sur l’échafaud, en 49 jours de terreur 1376 têtes allaient tomber à Paris.
    Ce même vertueux Robespierre annonce l’institution de l’Etre suprême dont il organise lui-même la fête ce qui lui permettra de faire condamner tout « mauvais citoyen » qui nierait l’existence de l’Etre suprême. Un tyran dont la tête tombe c’est une mort trop douce en regard des crimes commis.
    Nous en sommes à déboulonner les statues historiques, alors pourquoi il existe encore une station de métro « Robespierre » il est vrai qu’elle est à Montreuil. ! il y a encore des cinémas Robespierre et même un lycée technique. La France aime cultiver la mémoire de la Révolution, mais après elle, le peuple a été aussi malheureux, il crevait toujours de faim. Robespierre l’Incorruptible fut un criminel, un ennemi de la France, quant au culte de l’être suprême, il bat son plein sur notre pauvre monde.
    Il nous reste le superbe tableau du peintre Louis Müller « le dernier appel des condamnés. »
    La Révolution si chérie de la gauche n’a été qu’une tache barbare de notre histoire, une erreur irréparable dont nous payons encore les dégâts politiques.

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  9. Gerard Bayon dit :

    Bonjour à toutes et à tous,
    J’ai déjà lu plusieurs biographies sur ce personnage, l’un des pires de cette époque où la « justice » n’existait plus.
    Environ 30.000 exécutions publiques en moins de deux ans durant la Terreur, c’est dire !
    La fin de vie de M. Robespierre aura été la même que celles de ses victimes. arrêté le 27 juillet 1794 il est guillotiné le lendemain.
    La République voulue exemplaire n’a donc jamais existé, et encore moins aujourd’hui qu’hier.
    L’intransigeance politique, les obsessions irréalistes et pseudo vertueuses, le peuple souverain en tout et pour tout, caricaturées aujourd’hui par un aboyeur public, qui se réfère souvent à Robespierre , et souhaite revenir à la Constituante, n’existeront jamais. La vertu et la morale sont inconnues des politiciens.

    Aimé par 2 personnes

  10. H. dit :

    Robespierre est le Savonarole de la révolution française. A envoyer à un ex-futur ancien premier ministre.

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