Lecture: Louis XIV, François Bluche, Fayard 1986

Voici ma toute dernière lecture et l’un des grands ouvrages de référence et les plus récents concernant le règne de Louis XIV  de 1654 à 1714. Cette biographie est extrêmement complète, fouillée et exhaustive: plus de 1000 pages. Elle fourmille de détails couvrant tous les aspects du règne, vie privée, politique intérieure comme extérieure.

Pourquoi la lire aujourd’hui? Louis XIV est l’un des rois de France les plus controversés. Son règne qui fut l’un des plus longs de l’histoire est d’une richesse inouïe. Il est rigoureusement impossible d’en faire ici un résumé tant l’ouvrage abonde d’informations. Au collège, il y a quelques décennies, il nous a été enseigné comme l’un des personnages les plus glorieux  de l’histoire de France. Aujourd’hui, son image serait plutôt dégradée.

Il faut dire que le règne de Louis XIV correspond à une période particulière où la France est de loin la première puissance en Europe et dans le monde. L’Empire des Habsbourg est sorti fragmenté des guerres de religion, l’Espagne est affaiblie, la Hollande et l’Angleterre pèsent de peu de poids devant la puissance démographique, économique, militaire, intellectuelle française. Colbert, l’un des ministres favoris de Louis XIV, a doté la France de la première flotte de guerre au monde. Vauban achève de couvrir les frontières de fortification. Sur les débris de l’Empire de Charles Quint, notamment des Pays-Bas espagnols (Belgique), la politique de Réunion de Louis XIV permet à la France de s’agrandir (Lille, Strasbourg, etc.). Les coalitions européennes (Empire allemand, Hollande, Angleterre de Guillaume d’Orange), se brisent sur la supériorité des armées françaises. L’accession du petit fils de Louis XIV au trône d’Espagne, en fin de règne, contre toute l’Europe coalisée, marque le triomphe de la puissance française.

Louis XIV n’apparaît pas, à la lumière de ce livre, comme un prince absolutiste et un autocrate imbus de lui-même. Il parle peu, écoute beaucoup, ne décide rien sans avoir longuement entendu ses ministres sur lesquels il s’appuie fortement. Curieusement, il nous est présenté comme un homme au fond assez timide et discret. Le roi Soleil, Versailles? Ce ne sont que les expressions d’une réalité: la toute puissance de la France. Louis XIV veille farouchement à ce que ses représentants en Europe aient toujours la préséance sur tous les autres. Le manque de respect envers un ambassadeur français est susceptible d’entraîner une guerre. L’Espagne présente ses excuses à la suite d’un impair commis par l’un de ses représentants. « Je ne sais plus, écrit Louis XIV, si depuis le commencement de la monarchie, il ne s’est rien passé de plus glorieux pour elle. » Prétention abusive ? Non, aux yeux de Louis XIV, conséquence logique de la suprématie française sur la planète dans tous les domaines, y compris littéraire.

Louis XIV a une obsession: l’unité de l’Etat. A une époque ou la légitimité du pouvoir repose sur la religion – lui-même est de droit divin – l’unité religieuse est synonyme d’unité de l’Etat. D’où un règne marqué, sous l’influence des Jésuites, par la persécution des Jansénistes et des Protestants. La révocation en 1685 de l’Edit de Nantes, qui assurait depuis Henri IV la liberté de culte aux protestants, est bien entendu le drame de ce règne qu’elle marquera d’une tâche indélébile. Ce règne placé sous le signe de la grandeur de la France laisse entrevoir des failles qui déjà, préparent, me semble-t-il la décadence et la chute de la monarchie: un modèle de pouvoir largement fondé sur la courtisanerie, l’obséquiosité, l’obsession des préséances dans l’entourage du Prince qui en joue constamment. Louis XIV, d’après François Bluche, n’a jamais dit « l’Etat c’est moi ». Pour autant, l’intérêt de la France se confond avec celui de sa personne comme en témoignent son obsession d’honorer sa vaste descendance, aussi bien légitime que naturelle, les travaux grandioses du château de Versailles au coût gigantesque pour le budget de la Nation alors que les classes populaires accablées d’impôts et de servitudes, vivent dans la misère.

Une lecture passionnante, certes, qui laisse à la fin le lecteur partagé sur le règne de Louis XIV, entre le rayonnement de la France, sans équivalent dans l’histoire, et la conscience de la fragilité et de la précarité de cette magnificence, sachant combien, moins d’un siècle plus tard, tout cela devait s’achever dans l’apocalypse… Rien n’est simple peut-on en conclure.

Maxime TANDONNET

 

 

 

 

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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9 commentaires pour Lecture: Louis XIV, François Bluche, Fayard 1986

  1. pampa dit :

    « ce règne qu’elle marquera d’une tâche indélébile »

    Dans un article récent de Rioufol imprimé dans le Figaro, l’expression « commando Hubert » est remplacée par « commando Hébert ».
    On pense forcément à une plaisanterie d’un typographe, mais pour le lapsus ci-dessus…votre inconscient qui se révolte, peut-être ?

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  2. pampa dit :

    Vous faites une petite coquille, comme je la vois régulièrement ces temps-ci dans la presse je vous la signale à tout hasard : ce n’est bien sûr pas une « tâche indélébile » mais une tache.

    Est-ce bien raisonnable de faire la fine bouche devant Louis XIV ? Il faudrait pour cela avoir fait mieux…
    – L’unité religieuse du royaume aurait coûté 4 000 galériens pour la foi et les dragonnades. C’est moins violent envers les civils que les expéditions dans le Palatinat par exemple, donc comment parler de drame du règne ? Par comparaison avec les pauvres obsessions de l’époque actuelle ? Qui, sous prétexte de tolérance, est en train de se suicider.
    – Versailles aurait coûté trop cher. En fait, il semble que beaucoup moins que les guerres. Et Versailles aura aussi eu pour conséquence la création de Saint-Gobain, récupérant un savoir faire italien pour les glaces de la galerie. Saint-Gobain nous bénéficie encore aujourd’hui, comme d’ailleurs le château.
    Là aussi, la comparaison est cruelle avec la droite actuelle, qui ne sait que brader à tout va les fleurons industriels du pays. Et se vassaliser à l’Allemagne.

    Si j’avais un bilan pareil, je ne ferais pas le difficile devant celui du monarque. J’irai plutôt, en robe de bure et corde au cou, m’excuser sur sa tombe à Saint-Denis.
    Il paraît d’ailleurs que le voisinage en est pittoresque, et très enrichi par la politique de ces 40 dernières années.

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  3. Mildred dit :

    Monsieur Tandonnet,
    Éric Zemmour dans son « Destin français » écrit : « Louis XIV est un mélange subtil de François Ier et de Louis XI. A la fois roi-chevalier et roi-bourgeois ; artiste déguisé en mécène et commerçant déguisé en roi. Il approuve et soutient le mercantilisme de Colbert, tout en portant haut les valeurs héroïques et guerrières de la dynastie capétienne. Il tente d’adapter le pays aux temps qui s’annoncent tout conservant le principe fondateur de la monarchie : l’honneur ».
    Ceci après avoir cité Chateaubriand qui écrit après « la catastrophe révolutionnaire » : « L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges et l’âge des vanités. Sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier. »
    J’espère n’avoir pas fait injure à monsieur Bluche (que je n’ai pas lu) en citant Zemmour et Chateaubriand ?

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  4. Tracy LA ROSIÈRE dit :

    Louis XIV fut un grand cavaleur et comme nos contemporains mis en boîte par les chansonniers de l’époque. Bluche rapporte une petite malice chantée sur l’air de « Laissez paître vos bêtes » (page 396) :
    « Laissez baiser vos femmes ,
    Gramond, Monaco, Montespan,
    Laissez baiser vos femmes,
    Les nôtres en font autant. »
    Sous notre République dont on ne saurait nier toutes les « valeurs » , un humoriste fut viré d’une radio du service public pour bien moins que ça lorsqu’il chatouilla la suceptibilité d’un président du FMI.

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    • Tracy, c’était DSK?

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    • Sganarelle dit :

      Les français adorent leur Histoire racontée à travers le trou des serrures (d’alcôve de préférence. )
      Passant leur temps à chasser le gibier de tous poils en fêtes et en menus plaisirs et de surcroît en étant présent sur les champs de bataille on se demande quand les rois travaillaient et comment ils faisaient pour obtenir les résultats qui faisaient leur renommée… avec bien moins de ministres et de faibles moyens de communication on ne peut qu’être admiratif quant aux résultats.
      Ce n’est pas les pamphlets qui font la richesse du livre de monsieur Bluche, il fait une étude complète sinon exhaustive car c’est un véritable historien ce qui n’est pas coutume. On ne peut que regretter en le lisant la pauvreté et la caricature des films et des récits divers dans l’enseignement actuel .

      (En effet Louis XIV n’a Jamais dit et encore moins écrit «  l’Etat c’est moi » pas plus que la malheureuse Marié Antoinette n’a parlé de brioches dans une phrase qui lui est imputée à tort) les fake news ne datent pas d’aujourd’hui’ et elles sont légion.

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  5. Sganarelle dit :

    Un grand merci monsieur Tandonnet pour me permettre suite à votre article de crier «  vive le Roi » en toute impunité !

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  6. André Lugardon dit :

    « Un seul roi une seule loi une seule foi. » Le credo de plusieurs rois de France?
    Certaines personnes affirment qu’il a été profondément marqué enfant par la Fronde.

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