La dictature des polémiques et l’anéantissement du politique (Figaro Vox)

L’actualité politique française est écrasée par le mot « fainéants » que le chef de l’Etat a prononcé, le 8 septembre à Athènes, à propos des mouvements sociaux. Hormis la tragédie de Saint Martin, plus rien d’autre n’existe dans la vie politique et médiatique depuis quatre jours. Comment en arrive-t-on à ce qu’un mot, d’usage assez courant, et bien entendu isolé de son contexte, puisse ainsi s’imposer comme l’événement fondamental de la vie intérieure d’un pays ?

La gauche se réconcilie à la faveur de cette parole. Les extrêmes, droite et gauche, jubilent : l’occasion était trop belle ! Les syndicats se mobilisent. Les médias et la presse se déchaînent, ne parlent que de l’événement, les réseaux sociaux s’embrasent. Les qualificatifs ne manquent pas : « dérapage », « mépris », « insulte envers les Français », etc. L’Elysée persiste et signe. Et la polémique s’enflamme. Certes, ce n’est pas la première fois qu’une parole présidentielle provoque un tollé. Qui a oublié le «pauvre con » ou les « sans dents » ? L’ampleur du scandale est pourtant révélatrice du naufrage de la vie politique et médiatique française dans la médiocrité.

Tout d’abord, il exprime à merveille la banalisation du culte de la personnalité –positif ou négatif. La vie politique et médiatique, dans le régime actuel, n’existe plus qu’à travers les faits, les gestes et les paroles d’un visage, une image, un reflet médiatique : le président de la République. Cette fixation mentale se traduit par un mouvement de pendule entre idolâtrie et lynchage. La vie politico-médiatique, transformée en grand spectacle de téléréalité, n’est plus qu’un jeu d’adoration ou de haine envers un personnage, son héros et anti-héros. Le président est désormais naturellement à la fois emblème et bouc émissaire national. A l’émerveillement de l’élection de mai 2017  succède aujourd’hui la disgrâce et la chasse à l’homme. Monstrueuse illusion : comme si dans le monde moderne et son infinie complexité, le sort collectif pouvait dépendre d’un seul homme…

La réflexion, le débat d’idées, la préparation d’un destin commun, c’est-à-dire politique au sens noble du terme, ont disparu corps et biens. Il n’en reste que des poussières. Tout n’est plus qu’invectives, insultes, provocations, petites phrases méchantes, scandales, trahisons, postures mégalomanes, frime et coups médiatiques. Les sujets de fond sont broyés dans la grande hystérie politico-médiatique qui submerge la France. Oui, le pays a besoin, non seulement de réformes, mais d’une profonde transformation. Il traverse une crise titanesque : l’école, les banlieues, la sécurité, le maîtrise des frontières, la liberté d’entreprise, la dette publique, le poids de la fiscalité, etc. Qui parle encore de ces sujets de fond ?

Dans l’aveuglement, l’indifférence, l’incompréhension, la res publica, la chose publique, est moribonde. La décomposition politique, loin d’avoir atteint un seuil en mai-juin 2017, donne le sentiment de s’accélérer. Jamais la crise de confiance entre les Français et leur classe dirigeante n’avait été aussi profonde. 89% des Français estiment que les politiques ne s’intéressent pas à ce que « pensent les gens comme eux » (CEVIPOF). Cette fracture ne peut que s’aggraver dans l’avenir. Le Parlement, qui devrait être le creuset de la démocratie, du débat de société, de la représentation nationale, le vivier des futurs responsables politiques, a quasiment disparu du spectre national ; tandis que le Gouvernement ne cesse de se fondre dans l’ombre élyséenne. Les partis poursuivent leur mouvement de désintégration. Que reste-t-il du PS et des LR en dehors des affrontements d’ambition? Or, rien de crédible n’est venu les remplacer ni se substituer à eux.

Voilà à quoi servent les gigantesques polémiques stériles qui se déclenchent autour d’un mot : cacher le mouvement qui emporte la politique française dans l’impuissance et le néant. Le fond du problème tient à la crise concomitante de l’intelligence politique et des hommes d’Etat. La réflexion de fond, l’idée même de gouvernement et de volonté générale ont été anéanties. Dans sa remarquable biographie de Philippe Séguin (Perrin, 2017), M. Arnaud Teyssier  dévoile les coulisses du grand démantèlement de la politique française qui survient dans les années 1990. Il révèle comment un homme d’Etat – le dernier selon lui – fasciné par le destin de la France, se trouve broyé par le carriérisme narcissique et la médiocrité envahissante. Aujourd’hui, nous ne voyons pas l’issue de cette crise.

Maxime TANDONNET

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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19 commentaires pour La dictature des polémiques et l’anéantissement du politique (Figaro Vox)

  1. Hurluberlu dit :

    Les évènements politiques actuels et les blocages de la société française, prennent leur source à une époque d’après-guerre où les partisans du collectivisme avaient le vent en prou en s’appuyant sur les « valeurs républicaines » d’inspiration égalitariste, et, sur les bras du Parti Communiste Soviétique, tout puissant à l’époque de Staline. Nos responsables politiques n’ont jamais tiré toutes les conséquences de ces erreurs originelles, doublées de démissions répétées au fil des ans.

  2. Henriane JEGO dit :

    Bonjour,
    Effectivement, les débats laissent à désirer. Mais ce qui m’inquiète aussi énormément, c est le rôle des décodeurs du Monde, à la fois juge et partie dans cet échiquiers de l’information donnée. Leur argumentaires, leurs « preuves » que les autres donnent de mauvaises informations me laissent sans voix… Qui contrôle les décodeurs ???

  3. E. Marquet dit :

    Comme beaucoup d’autres vous criez dans le désert et ne prêchez que des convaincus. La classe politique et certaines élites intellectuelles ont délaissé le monde des idées et de la réflexion au bénéfice de la carrière et du pantouflage. Et maintenant ? Cet abandon nous vaut d’avoir au sommet de l’Etat un surdoué imbus de lui-même, au charisme de bateleur, un manager qui a besoin de rappeler que c’est lui le chef, na ! Les propos méprisants dont il émaille ses discours sont assumés, comme s’il voulait donner du grain à moudre aux extrémistes, rendre inaudible toute autre opposition et ainsi avoir les mains libres pour imposer son « despotisme » (éclairé bien sûr) ! Il a d’ailleurs un boulevard devant lui….avant qu’une opposition digne de ce nom soit constituée !
    Les mots ont-ils encore un sens ? Pourquoi minimiser leur portée ? Vous-mème parlez d’adoration suivie de lynchage ! Ne serait-ce pas excessif : je ne vois que quelques groupies d’un côté, quelques réactions suite à des propos de malapris de l’autre.

  4. IRIS dit :

    Bonjour.
    Si le chef de l’État utilise un vocabulaire particulier ce n’est pas par hasard, il provoque. L’écran de fumée produit évite que l’on se pose les vrais problèmes.
    C’est l’Élysée qui décide de tout, et lui-même de qui de quoi dépend t’il ?
    Le parlement, selon un député insoumis, n’est à ce jour qu’une chambre d’enregistrement. On a les députés soumis que l’on mérite…
    Quand une personnalité politique émerge du vivier que vous évoquez, il est immédiatement pris en chasse par la médiocrité.
    La confrontation est nécessaire, ce n’est pas forcément un affrontement. Si une personnalité politique n’a pas d’ambitions pour  »son pays’ qu’il change de métier.
    Il faut savoir aussi que la société est en voie d’abêtissement accéléré, l’érosion des facultés cognitives (représentation des formes, arithmétique, raisonnement verbal) sont toutes en régression.
    Mais la nature ayant horreur du vide l’espoir et devant nous.

  5. ultimateway dit :

    Bonjour Maxime. Ca faisait un bon moment que je n’était pas passé sur votre blog, non que je ne vous lise plus avec plaisir, mais je crois que la performance de F.Fillon aux présidentielles a fait disparaitre chez moi jusqu’à la dernière étincelle (du soupçon) de lueur d’intérêt pour la chose politique et ses représentants. Je pense profondément que les polémiques stériles n’existent plus qu’entre nos politiciens professionnels et leurs reflets dans les médias. Les Français qui travaillent (ou pas) étant occupés à survivre. Tout n’est pas à jeter dans le programme de Macron, malheureusement c’est une fois de plus les salariés du privés qui vont être rincés. Je ne crois pas un instant qu’il s’attaquera réellement aux régimes spéciaux et à notre fonction publique pléthorique. Donc la modification du code du travail va surtout produire de nouveaux (vilains) chômeurs et des salariés précaires qui même si ils ont la chance de décrocher un job de stagiaire à mi-temps ne pourront ni se loger (allez donc trouver une location quand vous être en CDD ou en intérim) ni encore moins se projeter dans l’avenir (achat immobilier ou credits divers). On espère toujours (enfin plus trop) qu’une lueur de bon sens va éclairer nos chers dirigeants, qu’ils vont pouvoir faire une analyse des conséquences à moyen terme que va provoquer une décision où même qu’ils feront les choses dans l’ordre pour ne pas bloquer la mécanique si fragile qui anime notre pays. Mais non, la lumière ne monte pas jusque là.
    Bonne journée .

  6. Anonyme dit :

    Même constat (consternant) depuis déjà un moment.
    Le futur président (idéal) devra être :
    – muet pour éviter que le moindre de ses mots ne soit sujet à polémique
    – sourd pour ne plus entendre toute la connerie des autres sorties de la boche des politiques et
    Et peut-être même aveugle…

  7. H. dit :

    Bonjour Maxime,

    Du coup, vous me donnez envie de lire la biographie de Philippe Seguin, visiblement pas assez écouté en son temps. Sinon, votre constat est terriblement juste mais comment peut-on éprouver une once de confiance envers le personnel politique lorsqu’on lit: « Mounir Mahjoubi (secrétaire d’Etat à l’innovation!!!) annonce la hausse de la taxe à la revente des entreprises (30% au lieu de 15% ce qui pourrait – sic car j’aime bien le conditionnel – servir à la création d’entreprise) » (https://www.entreprise.news/revente-dentreprise-taxee-a-30-financer-french-tech/)
    Comment et au nom de quelle réflexion stupide peut-on penser un seul instant que ce genre de mesure peut encourager une ou des personnes de créer une boîte? On dirait une application directe des préceptes du sapeur Camenbert, vous savez, celui qui creuse des trous pour mettre la terre du trou précédent!!! Ces gens-là sont fous.
    Sinon, sur le blog « Décider et entreprendre », un article intéressant complète votre réflexion: « Après une séquence réussie sur le dévoilement des ordonnances, Macron a cédé aux vieux démons de l’énarchie: considérer que toute divergence d’opinion est un combat de l’erreur populaire contre la vérité technocratique. Les bourdes s’enchaînent sur ce sujet. Jusqu’à contaminer le principe des ordonnances lui-même? » (https://www.entreprise.news/macron-ou-la-tentation-de-lhegemonie-aristocratique/). Si pour son prédécesseur, l’ennemi était la finance, pour son successeur, l’ennemi, c’est avant tout la « fainéance »!!! (lu sur un tweet)

    Bonne journée

  8. Frederic_N dit :

    cher Maxime,
    Je me permets une remarque : à force de dénoncer des choses de façon exagérée vous occultez les enjeux de fond et vous faites vous même l’article de ce que vous dénoncez. Il y a peu vous nous expliquiez que les médias étaient béats derrière Macron – avant de vous rendre compte que c’était le contraire. Maintenant vous nous expliquez que la vie politique est « écrasée » – je vous cite – par la phrase de Macron sur les « fainéants ». Il n’y aurait plus que cela dans l’espace public…
    Or en prenant mon train deux fois par semaine, j’ai le temps de lire les médias de façon un peu homogène. Et ce que vous dites est FAUX. La vie médiatique aujourd’hui est écrasée par trois sujets
    – le cyclone de St Martin où l’on essaie de faire le buzz sur la prétendue mauvaise réaction de l’Etat français
    – l’élection allemande – que vous zappez curieusement alors qu’elle révèle l’incurie des medias français, incapables de produire autre chose que des banalités sur ce qui est en train de se passer dans les coulisses entre Macron et Merkel..
    – et enfin la loi travail où la tendance dominante est quand même de dire que cette loi a du fond. Libé – le chantre du pouvoir médiatique titre « voilà le travail » .. c’est tout dire.
    Bref vous exagérez largement .. et ce faisant vous ne parlez toujours pas du fond : ce que fait le gouvernement Macron et les moyens de peser sur lui..

    Tiens : je viens de lire le dernier commentaire de Figaro Vox : les dirigeants de droite sont mal à l’aise car ils sont aussi anti-libéraux que la gauche. Mais ils sont paresseux ( sic). Alors ils se réfugient dans certains sujets où ils peuvent s’opposer tranquille ..
    Hélas hélas, je crois que ce commentaire voit juste

    • FredN, dès lors que toute la vie politico-médiatique se ramène au culte d’une image narcissique, on passe de la béatitude imbécile au lynchage hystérique, tout cela au mépris du monde réel et de l’intérêt général, c’est bien ce que j’essaye d’expliquer depuis longtemps.
      MT

  9. Gérard Bayon dit :

    Bonjour à toutes et à tous,
    Que la République soit moribonde, voilà déjà quelques mois que beaucoup d’entre nous en sommes convaincus, les symptômes qui confirment ce diagnostic s’accumulent jour après jour, la difficulté est que nous n’avons toujours pas trouvé le spécialiste qui serait en mesure de proposer le remède efficace.
    Nous assistons à une valse de charlatans autour du mourant qui par ambition, paranoïa, populisme, soumission, aveuglement et lâcheté ne nous proposent que de la poudre de perlimpinpin et des incantations.
    L’agonie est maintenant irréversible ce n’est qu’une question de temps et aucune promotion de sauveurs savants et pragmatiques n’est en vue.
    Pour nous occuper il ne reste plus que les annonces du gouvernement et les postures du chef de l’Etat qui copie Obama; ses paroles déplacées, ses déguisements au gré de son actualité ressemblent aux caprices d’un enfant gâté ; encore hier dans des îles dévastées et face à une population désespérée il a préféré mettre en scène ridiculement sa nuit à St Martin sur un lit de camp et son débarbouillage dans un seau d’eau froide alors qu’il sait parfaitement que ces pitreries ne feront qu’alimenter les médias et réseaux sociaux et dégraderont un peu plus son image.
    Tout cela prouve s’il en était encore besoin qu’il y a une très grande différence entre érudition, culture et intelligence.
    Quand aurons-nous une équipe de dirigeants intelligents ?

    • G Bayon, pas de réponse à votre excellente question!
      MT

    • Anonyme dit :

      le jours, ou les conseillées et haut fonctionnaires ,seront compter ,l’intelligence ne peut se mesurer ,les chiffres OUI

    • Sganarelle dit :

      Je partage largement et souvent votre point de vue.
      Une intelligence n’est ni’ globale ni universelle il y a toujours des lacunes sinon ce serait le « génie ». Et bien souvent elle s’accompagne d’une satisfaction personnelle confortée par un entourage de courtisans et elle pousse à la mégalomanie
      Vous demandez un politique intelligent , érudit et cultivé ? Je demande en plus un sens politiique capable de prévoir avec le recul que donne l’expérience . Si vous y ajoutez l’honnêteté du moins intellectuelle (qui est la plus importante) vous obtenez  » un saint »
      Or nous ne ne sommes que des humains et les fruits de notre époque de ses lois et de ses moeurs . Autrefois les rois étaient formés et coulés dans le moule des contraintes et des responsabilités. Nos jeunes élus , eux, ont tout à apprendre même s’ils ne sont plus tout à fait jeunes et que dire quand ils le sont ??

  10. Mildred dit :

    Monsieur Tandonnet,
    Si l’emploi d' »un mot d’usage courant » ne devrait pas être un « événement fondamental de la vie intérieure d’un pays », comment expliquez-vous que le : « Qu’ils mangent de la brioche », soit tout de même parvenu jusqu’à nous ?
    Vous décrivez très bien « la décomposition politique » à laquelle nous assistons mais, ne vous y trompez pas, les insultes envers le peuple y ont toute leur place. Elles en sont même le symptôme le plus évident, celui qui saute aux yeux.
    Je n’ai pas lu la biographie de Philippe Séguin, mais pour l’avoir soutenu dans ses combats contre les traités européens, il représentait déjà à l’époque, la figure de l’homme d’état intègre, comme venu, pour nous, du fond de notre Histoire, et contre lequel les traîtres à la Patrie se sont ligués, pour imposer à la France un ordre venu de l’étranger dont elle ne s’est jamais remise.
    Quant à l’issue de ce que vous appelez : « cette crise », permettez-moi de vous faire remarquer que nous sommes bien au-delà de ce moment périlleux qu’elle serait censée être. Sans doute avons-nous même, commencé un dérapage. Où cela nous amènera-t-il ? L’avenir nous le dira.

  11. Anonyme dit :

    De la part des syndicats et des Français, c’est une réaction épidermique bien dans l’air du temps ! Mais, de la part du Président, c’est un dérapage verbal dont il aurait pu se passer. Il ne doit pas en permanence rechercher le sensationnel pour exister et qu’on parle de lui.

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