Lecture: Philippe Séguin, par Arnaud Teyssier, Perrin 2017

Demain sort en librairie la biographie de Philippe Séguin par l’historien M. Arnaud Teyssier, qui l’a bien connu et fut l’un de ses conseillers à la présidence de l’Assemblée nationale. Je recommande chaleureusement cet ouvrage  passionnant et fondamental pour la compréhension de l’histoire politique française de ces trente dernières années. Cette biographie est la première publiée après le décès de Philippe Séguin, donc complète, portant sur l’ensemble de sa vie.

Séguin est  né à Tunis en 1941, dans une famille issue d’un milieu modeste. La mort de son père sur le champ de bataille, engagé volontaire dans les forces de la France Combattante qui luttent contre l’armée hitlérienne  pour la libération de la France, alors qu’il n’avait que deux ans, est l’événement fondateur de sa vie. Elle est la clé de sa passion de la France qui imprègne son engagement et sa vie publique.

Il connaît, lors de son rapatriement en France, à la suite de l’indépendance de la Tunisie en 1956, une période d’adaptation difficile, sur le plan matériel. Cependant, il réussit de brillantes études: histoire, Sc Po Aix-en-Provence, l’Ena. Son rang à la sortie de cette école lui permet d’accéder à la prestigieuse Cour des Comptes. C’est Michel Jobert, secrétaire général de l’Elysée qui l’ayant repéré à sa sortie de l’Ena,  le présente à Georges Pompidou. Il est ainsi recruté comme conseiller à la présidence de la République. Il s’ouvre ainsi les portes de la politique et parvient à être élu député d’Épinal aux élections législatives de 1978.

M. Arnaud Teyssier revient sur les étapes de son ascension dans l’appareil du parti gaulliste, le RPR, dont Jacques Chirac est président. Il se fait remarquer à la fois par la clairvoyance et la justesse de ses analyses, ses convictions gaullistes et par son talent oratoire. Lors de la première cohabitation, en 1986-1988, il devient ministre des affaires sociales. Seconde grande étape de son ascension: en 1993, après la victoire du RPR et de ses alliés aux législatives, il est élu au Perchoir, à la présidence de l’Assemblée nationale. L’auteur présente Philippe Séguin dans toute la vérité du personnage, sans rien dissimuler: son exceptionnelle intuition visionnaire, sa passion de l’action et de l’intérêt général, ses qualités d’homme d’Etat – le dernier selon Arnaud Teyssier – mais aussi, derrière un physique impressionnant, un caractère compliqué.

L’ouvrage insiste fortement sur les grands combats de Philippe Séguin, et sa solitude face à la tyrannie de l’air du temps. Bien sûr, il a laissé son nom au combat contre le traité de Maastricht en 1992: « Un peu après 22H30, dans une ambiance très lourde, l’orateur monte à la tribune. Il s’engage alors dans un discours fleuve, de près de deux heures trente qui, malgré sa longueur, grâce à sa précision et à quelques morceaux de bravoure, produit une forte impression, sur le moment, sur les députés présents, mais surtout dans les jours qui suivent. » L’auteur raconte les coulisses de son fameux débat télévisé avec François Mitterrand, gravement malade, expliquant la modération du ton de Philippe Séguin, par respect pour l’homme affaibli comme pour la fonction présidentielle.

Arnaud Teyssier tord ici le cou à une légende mensongère: Séguin n’avait rien d’anti-européen, il était au contraire profondément attaché à l’unité européenne et en particulier à l’accueil dans l’Union des pays de l’Est rescapés du communisme soviétique. En revanche, il voyait avec une lucidité hors du commun le danger de fonder la construction européenne sur la logique d’une gigantesque usine à gaz bureaucratique. Sa crainte majeure tenait à la destruction de la démocratie nationale.

Dans une vision fulgurante, il annonce alors toutes les conséquences du traité: un chômage de masse irréductible, la fracture démocratique entre la Nation et ses dirigeants, les tensions et déséquilibres entre Etat européens qui iront jusqu’à l’explosion (aujourd’hui le brexit), la décomposition nationale, la poussée extrémiste, en particulier le risque d’une percée du FN en France une  perspective qui le révulse. On sait à quel point l’histoire lui donnera raison contre à peu près tout le monde.

Mais il y aura pire peut-être aux yeux de  Philippe Séguin: le trafic de l’histoire. Puisant son inspiration dans la pensée et l’action du général de Gaulle, la conscience omniprésente de son père qui a donné sa vie pour la France et qu’il n’a pas connu, il n’acceptera jamais la mode de la repentance qui s’empare des esprits dans les années 1990 et 2000. Son dernier combat sera avant tout intellectuel: dénoncer la mode de la haine de la France et de l’autoflagellation, rayonnante parmi les élites.

L’aspect le plus fascinant du personnage tient à sa dimension intellectuelle, sa passion de l’histoire, sa volonté d’articuler réflexion et action, et sa vision prophétique de l’avenir.  Bref, à cette lecture, on ne peut s’empêcher de se demander si l’intelligence retrouvera un jour sa place en politique, à l’ère de la tyrannie de la communication et de l’émotionnel et si un homme d’Etat resurgira du néant. Arnaud Teyssier, dans une écriture splendide, grâce à une documentation fouillée, une connaissance personnelle approfondie du personnage, nous raconte avec son talent habituel l’histoire d’une rébellion solitaire contre la tyrannie montante de la bêtise, du conformisme et de la lâcheté.

Maxime TANDONNET

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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13 commentaires pour Lecture: Philippe Séguin, par Arnaud Teyssier, Perrin 2017

  1. Janus dit :

    D’accord avec vous Colibri : Mitterrand n’aurait jamais pu atteindre le pouvoir si Chirac n’avait joué contre son camp. Mais peut-être son camp n’était-il pas là ou on le croyait…

  2. Janus dit :

    La politique est un combat dont les enjeux sont supérieurs à toute sensiblerie. Si Philippe SEGUIN avait écrasé MITTERAND lors du débat télévisé, le sort de la France en eu été tout autre. Quant au respect du à « l’Arsouille », comme le nommait de Gaulle, permettait moi d’émettre plus que des doutes. Mitterand vivant ou moribond, ne meritait aucun respect. Il est le créateur conscient du bordel et de l’effondrement de la France après la décennie de relèvement gaulliste, pouvoir qu’il avait combattu avec toutes les ressources de sa perversité
    Les nationalisations, l’explosion de la dette, le recrutement politisé des fonctionnaires (dont nous payons le prix aujourd’hui) l’encouragement à la rage syndicale, les lois Auroux , les scandales et l’effondrement de la moralité publique, l’émergence du pitre Chirac, l’Euro et l’Europe aux mains de l’Allemagne : En tout Mitterrand était un amateur cynique et un immoral. Il ne méritait pas, même moribond , d’être ménagé alors que se jouait le destin de la France . En cela, P. SEGUIN restait un second couteau, trop respectueux des apparences pour trancher le nœud gordien. Il n’a pas su saisir sa chance. Mais le voulait-il vraiment ?.

    • Colibri dit :

      « Il est le créateur conscient du bordel et de l’effondrement de la France après la décennie de relèvement gaulliste », aidé en cela par la partie de la droite qui a fait « tomber » De Gaulle. Et la fois suivante la droite gaulliste fera tomber VGE. Et de règlements de compte en règlements de compte nous en arrivons à la situation d’aujourd’hui.

  3. Anonyme dit :

    nous l’avons eu comme patron ,rue de LILLE, et malheureusement ,beaucoup lui tirait dessus ,Mort ,beaucoup l » essence ,il y en a une belle bande d  » hypocrites

  4. lugardon dit :

    « L’Europe qu’on nous propose n’est ni libre, ni juste, ni efficace. »
    Source: https://fr.wikiquote.org/wiki/Philippe_S%C3%A9guin

  5. Gérard Bayon dit :

    Bonjour à toutes et à tous,
    J’avais apprécié ce grand Monsieur de la politique et avait fortement regretté à l’époque son débat raté avec F. Mitterrand (la vérité a été connue bien plus tard).
    Ce débat, n’aurait pas dû avoir lieu compte tenu de l’état de santé du Président et je reste persuadé que P. Seguin et C. Pasqua auraient été capables de convaincre une majorité de Français de ne pas voter oui au référendum. Rappelons que le oui ne l’a emporté qu’avec 51,04% des voix.
    Le sort de la France aurait été surement tout autre.
    Mais on ne refait pas l’histoire.
    Je lirai bien sur cette biographie.

  6. H. dit :

    Bonsoir Maxime,

    L’envie est confirmée. Je vais l’acheter.

    Bonne soirée

  7. CLAUDE MARECHAL dit :

    Bonjour Maxime.
    J’ai rencontré et dîner avec Philippe Seguin. Il s’agissait du 135 ième Anniversaire de la rencontre de Cavour et Napoléon3 à Plombières. J’ai le souvenir d’un homme d’une immense générosité et parfaitement au fait de la situation du pays ..
    Bien à vous

  8. Philippe dit :

    Bonjour Maxime,

    J’ai eu l’honneur de voir Philippe Seguin dans la ville où mon beau-père était adjoint au maire dans les Vosges (Fresse sur Moselle). Je fus impressionné par le personnage et par sa grande culture. C’était effectivement un visionnaire. Il était un « Homme d’Etat » terme aujourd’hui usurpé par des politicards d’opérette incultes, plus intéressées par leur minable carrière que par l’avenir du pays.
    Nous avons eu l’occasion de parler un grand moment; pour moi il reste un de ces géants de la politique.
    Et là on peut voir la différence entre l’Homme d’Etat et le politicard. L’Homme d’Etat pense au futur du Pays et des générations suivantes alors que le politicard pense à peine élu , aux élections suivantes pour ne pas perdre sa place et ses privilèges. De plus il ne défend que des coalitions d’intérêts et des intérêts particuliers.
    Et le constat est qu’aujourd’hui; nous sommes envahis par les politicards d’opérette, qui n’ont ni loyauté, ni probité, ni patrie, ni humilité, ni culture et qui ont l’arrogance et la bêtise de se prendre pour des êtres supérieurs.
    Rien ne m’exaspère plus, lorsqu’ils disent avec mépris, « il faut que l’on explique aux français, il faut faire de la pédagogie »
    Comme disait WILLIAM SHAKESPEARE: « Quelle époque terrible, que celle où des idiots dirigent des aveugles »
    Et je terminerai par cette phrase « c’est fou comme les crétins sont pleins de certitudes et les gens de bon sens pleins de doutes! »

  9. Mildred dit :

    Bref – comme vous écririez vous-même – avec la ratification du traité de Maastricht, tout ce qui était à venir à la France, lui est advenu ! Nous sommes passés du régime républicain à un régime oligarchique dont on ne sait pas très bien si la tête est à Bruxelles, Berlin ou ailleurs ?
    Mais pour notre classe politique – de droite comme de gauche – tout continue comme si rien ne s’était passé !

  10. Anonyme dit :

    Un véritable homme politique se doit d être visionnaire comme l a été Philippe Séguin qui reste un modèle pour beaucoup de Gaullistes sinceres . Actuellement cette ligne politique défendue par le candidat aux élections de la Présidence L R Julien Aubert commence à rassembler des militants , ce n est qu un début d une prise de conscience d une réalité politique qui s impose plus que jamais !

  11. Anne-Marie dit :

    A reblogué ceci sur La Nouvelle Conscienceet a ajouté:
    Arnaud Teyssier, dans une écriture splendide, grâce à une documentation fouillée, une connaissance personnelle approfondie du personnage, nous raconte avec son talent habituel l’histoire de Philippe Seguin, un rebelle solitaire contre la tyrannie montante de la bêtise, du conformisme et de la lâcheté.

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