Les parias de la République (entretien Figaro vox)

9782262047221Ci-dessous, l’entretien avec Figaro vox au sujet de mon livre les parias de la République (Perrin 2017)

(1)    Votre dernier ouvrage dresse le portrait de huit parias de la République, personnages politiques haut en couleur devenus pestiférés, rejetés de tous, diabolisés. Quel est leur rôle dans l’histoire ?

Les huit parias de la République sont des hommes et des femmes qui ont tous pris une part active au gouvernement du pays. Ce ne sont pas de simples trublions ou provocateurs qui se seraient contentés de paroles et de protestations ou de démagogie. Ils ont été confrontés à la réalité du pouvoir et aux responsabilités. Ils furent présidents du Conseil, Premier ministre, président de la République pour l’un d’eux, ou bien un ministre essentiel. Ils ont été des décideurs, des gouvernants, de hauts dirigeants, animés de convictions ou d’une volonté politique forte. Cependant, du fait de leur intelligence, de leur culture, de leur volontarisme et de leur attachement au bien commun, ils n’ont pas été compris par les élites, la classe politique de leur temps. Donc, ils ont été rejetés, diabolisés, maudits à leur époque. Mais ce qui m’a le plus sidéré, c’est la poursuite de leur statut de pestiférés dans le temps. Malgré les aspects positifs de leur action, leur image reste maudite des décennies ou des siècles plus tard. Cette injustice souligne la vanité de toute prétention à laisser « sa trace dans l’histoire ».

(2)    Au fond, sont-ce des caractères indépendants et visionnaires qui ont eu raison avant tout le monde ?

Oui, c’est un point essentiel. Chaque époque a sa pensée unique ou son idéologie dominante. Les parias sont des personnalités qui, du fait de leur intelligence visionnaire, se sont élevées au-dessus du conformisme triomphant. Souvent, ils ont eu raison avant tout le monde. C’est pourquoi, ils ont été broyés par leur époque. On a beaucoup caricaturé le duc de Broglie et la formule « d’ordre moral » qui lui fut prêtée dans les années 1870. De fait, sa passion des valeurs traditionnelles notamment autour de la famille, se présente comme une mise en garde contre l’anomie, un monde relativiste, sans repères, sans principes, sans valeurs. Il voyait poindre dès 1875 les horreurs du XXe siècle, d’une société relativiste, sans bien ni mal, la barbarie, les guerres sanguinaires, les régimes totalitaires. Dans un tout autre genre, Joseph Caillaux est un personnage hors norme. Il était l’un des seuls, dans la classe politique et intellectuelle, à mettre en garde son époque contre l’ultra-nationalisme dominant dans les années 1900 et à prédire les atrocités de la Grande guerre ainsi que ses conséquences épouvantables: le totalitarisme, les guerres apocalyptiques, la cascade « de malheurs sans nom », l’effondrement de l’Europe. Non seulement il n’a pas été écouté, mais il a été persécuté par la classe dirigeante de l’époque. De même, Alexandre Millerand et André Tardieu furent de véritables visionnaires dans les années 1920 et 1930, fustigeant la faiblesse de la IIIe République et l’angélisme des élites françaises devant la montée du nationalisme allemand puis du nazisme. Eux aussi ont été ignorés et traités comme des pestiférés. Attention, je ne dis pas que ces hommes eurent toujours raison! Ils se sont parfois trompés. Je songe à Georges Bidault, prophétique dans son engagement dans la résistance au côté de Jean Moulin et dans les années de reconstruction, visionnaire de la réconciliation franco-allemande, mais sombrant dans un étrange aveuglement face à la décolonisation… De mes huit parias, il est celui dont le destin est le plus mystérieux, le plus insaisissable. Quant à Michel Poniatowski, lui aussi avec ses forces et se faiblesses, ses excès et ses erreurs, il fut le premier des hommes politique français en 1974 à tirer la sonnette d’alarme contre la montée de la violence dans des sociétés privées de repères, le communautarisme, la fragmentation de la société, la nécessité de maîtriser les frontières. Trop tôt, trop fort : son appel en faveur de l’autorité de l’Etat, quelques années après mai 1968, ne lui a pas été pardonné.

(3)    Un homme d’Etat est-il un paria qui a réussi ?

Un homme d’Etat doit concilier trois qualités: une vision de l’histoire, le sens du bien commun et le courage personnel. Ils sont très peu nombreux à avoir durablement émergé dans l’histoire politique française. En effet, en raison de leur supériorité, ils sont rapidement pris en chasse par le marais et réduits au silence avant d’être lapidés. Le véritable homme d’Etat est un paria en puissance. Le Général de Gaulle fut un paria tout à fait particulier, un paria qui a réussi. Il faut se souvenir de la manière dont il fut traité dans les années 1950 et 1960. Il était en permanence insulté, qualifié de réactionnaire et de fasciste. Dans le Coup d’Etat permanent, François Mitterrand utilise à son propos les mots de « caudillo, duce, führer... » C’est un comble pour le chef de la résistance française au nazisme… S’il fut un paria qui a réussi, c’est en raison de sa place hors norme dans l’histoire, auteur de l’appel du 18 juin 1940 et de la décolonisation. Mais dès lors, il n’est plus vraiment un paria au sens de la définition que j’en donne, son image à la postérité étant largement positive et consensuelle.

(4)    Votre description des parias fait penser à la figure chère à René Girard du bouc émissaire. Le bouc émissaire chez Girard sert à réguler la violence de la société par une violence qui converge vers une unique personne. Les parias que vous décrivez traduisent-ils une violence inhérente à la forme démocratique et au régime républicain ?

En effet, pour tout vous dire, la lecture des livres de René Girard, notamment La violence et le sacré et Les choses cachées depuis la fondation du monde m’a inspiré l’idée de cet ouvrage sur les parias de la République. Sa grille de lecture peut s’appliquer à l’histoire politique française: la quête d’un bouc émissaire, victime expiatoire de la violence collective, et son lynchage par lequel la société politique retrouve son unité. Le cas d’Edith Cresson est intéressant à cet égard. Quand on lit la presse de l’époque, quand on replonge dans les actualités du début des années 1990, la violence, la férocité de son lynchage nous apparaissent comme sidérants. On a beaucoup parlé de ses maladresses, provocations et fautes de communication qui furent réelles. Mais l’acharnement contre elle, les insultes, la caricature, la diffamation contre une femme Premier ministre qui prenait une place convoitée par des hommes, a atteint des proportions vertigineuses. On en a oublié des aspects positifs de sa politique: le rejet des 35 heures, la promotion de l’apprentissage, des privatisations et de la politique industrielle, la volonté de maîtriser les frontières. Elle fut vraiment une femme lynchée. Et sur ce sacrifice, les politiques de son camp ont tenté de se refaire une cohésion. Sans succès. Encore aujourd’hui, je constate à quel point elle fut haïe. Des personnalités de droite ou de gauche m’ont vivement reproché de tenter de la « réhabiliter » parmi mes parias! De fait, je ne cherche pas à la réhabiliter et ne cache rien de ses erreurs, mais je mets le doigts sur un épisode qui n’est pas à l’honneur de la classe politique française. La violence est certes inhérente à la république dès lors que la république suppose une concurrence pour les postes, les mandats, les honneurs. Cette violence devrait être tempérée par la morale, le sens de l’honneur, du respect des autres, par les valeurs au sens du duc de Broglie. Elle ne l’a pas été à l’égard d’Edith Cresson. Elle l’est de moins en moins aujourd’hui, comme en témoigne la multiplication des lynchages politico-médiatiques à tout propos.

(5)    Parmi les huit parias que vous décrivez, si vous deviez en choisir un, qui vous serait particulièrement cher, lequel serait-ce ?

J’éprouve une tendresse particulière pour André Tardieu et rêverais de pouvoir passer une heure avec lui. C’est un grand bourgeois parisien d’une puissance intellectuelle hors normes, éternel major des concours les plus prestigieux. Avec ses allures de dandy, il fréquente les restaurants et l’opéra, ne se prend jamais au sérieux. D’une gaîté et d’une drôlerie permanente, charismatique, éblouissant, d’où son surnom de Mirobolant, il est un grand séducteur des plus jolies actrices de son temps. Parvenu au pouvoir en 1929, il pressent avant tout le monde la gravité de la crise de 1929-1932 et lance, trois ans avant Roosevelt une politique de relance par les grands investissements, un véritable New Deal français. Totalement incompris, notamment pas le parti radical, il est chassé du pouvoir et empêché d’accomplir son projet de modernisation du pays. C’est un tournant de sa vie. Il en conçoit une profonde amertume et bascule dans une vision tragique du monde. Il met en garde les élites françaises contre la faiblesse des institutions de la IIIe République qui ne permettent pas de gouverner. Il dénonce, bien avant tout le monde, dès 1933, le danger mortel que le nazisme fait courir à la civilisation, contre l’angélisme de la classe politique et des élites à cet égard. Il réclame un renforcement du pouvoir du gouvernement face aux partis politiques alors tout puissants. Non seulement il n’est pas écouté, mais il est véritablement lynché, traité de réactionnaire et de fasciste, par la gauche, mais aussi par la droite, dont ses anciens amis politiques par exemple Paul Reynaud. Dès lors, il se retire en 1936 dans la solitude absolue du hameau de Monti, sur les hauteurs de Menton, pour y trouver le soleil. Je trouve profondément injuste le procès qui lui est fait encore aujourd’hui. Il suffit de lire dans son œuvre maîtresse « La Révolution à refaire « son engagement en faveur du vote des femmes – contre l’ensemble de la classe politique de l’époque, surtout la gauche radicale – pour comprendre à quel point sa vision est moderne et démocratique. Elle a inspiré, de A à Z, la Ve République du général de Gaulle qui hélas, ne lui a pas assez rendu hommage…

(6) Pourquoi insistez-vous tant sur la vie privée de vos parias? N’est-ce pas une forme de voyeurisme?

Je ne le pense pas. Leur vie intime explique beaucoup de leurs convictions et de leur politique. On ne peut pas comprendre leur engagement sans une analyse approfondie de leur caractère, de leur histoire personnelle, et sans se plonger délibérément dans leur vie privée. Si je parle longuement des amours de Joseph Caillaux et du drame de l’assassinat du directeur du Figaro, Gaston Calmette, par sa seconde épouse, Henriette, c’est parce que ce drame, fruit d’un hallucinant quiproquo, a peut-être eu des conséquences vertigineuses sur la grande histoire… De même, la vie de famille de Jules Moch est au centre de son comportement et de sa politique. La mort de son fils aîné, André, qu’il aimait passionnément, grand résistant assassiné par la Milice en 1944, fut un traumatisme infini qui peut expliquer certains aspects de son engagement. Chez lui, le désordre et le chaos sont la voie royale vers la guerre, la dictature et le crime. Homme de gauche d’une autre époque, difficilement compréhensible aujourd’hui, il est foncièrement attaché à l’ordre républicain et à la stabilité qui sont les garanties de la paix. La liberté et l’égalité sont incompatibles avec le désordre. Il est réellement socialiste, au sens de son époque, favorable à l’étatisme et à l’égalité. Mais il ne supporte pas l’anarchie. Il est d’une gauche autoritaire, qui trouve ses racines dans la Convention, mais aussi dans la politique de Clemenceau et dans la Résistance, étant l’un des Quatre-Vingts parlementaires qui ont refusé les pleins pouvoirs à Pétain. Sa diabolisation actuelle et sa réputation « d’assassin des ouvriers » est une grave injustice. Contrairement à la légende, il n’a jamais ordonné de « tirer sur les mineurs ». Dans un pays dévasté par les pénuries alimentaires et de charbon en 1947-1948, vivant sous la menace des chars de Staline, alors que l’Europe de l’Est était placée sous le joug soviétique, Jules Moch, ministre de l’Intérieur, a assuré le maintien de l’ordre et la sauvegarde de la Nation. Cet ami fidèle de Léon Blum dont il était particulièrement proche, était alors considéré, jusqu’à 1950, comme un véritable sauveur et encensé par toute la classe politique, en particulier le parti socialiste, à l’exception des communistes. Il a refusé le tournant « libéral libertaire » de mai 1968 de la gauche française et détestait Mitterrand, symbole à ses yeux du « social-narcissisme ». Ennemi du désordre, obsédé par l’horreur de la guerre et de l’oppression, détestant l’arme atomique, homme d’autorité, une autorité républicaine, mais hostile à toute forme de culte de la personnalité, il est le plus inclassable de tous nos parias…

(7)    Vous écrivez également que notre société aujourd’hui ne permet plus à de grands parias politiques d’émerger, comme s’ils étaient tués dans l’œuf car pour qu’il y ait de grands parias, encore faut-il qu’il y ait de forts tempéraments ? La fin des grands parias signe-t-elle la mort de la politique ?

Oui, mais il me faut être clair: j’éprouve une immense admiration pour les maires et les grands élus politiques qui consacrent leur vie à l’intérêt général, souvent dans la discrétion et la modestie. En revanche, il me semble que globalement, la vie politique médiatisée, apparente, nationale, sombre dans une médiocrité toujours plus grande, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Je ne suis pas sûr qu’il existe en ce moment des hommes ou femmes d’Etat potentiels, visionnaires, davantage concernés par le bien public que par leur destin personnel, sans peur et déterminés. La vie politique médiatisée devient de plus en plus une affaire d’image, de coups médiatiques, de manipulations, de polémiques et de posture. Elle est orientée vers le culte du « moi », le bavardage, la communication narcissique au détriment de l’action et du bien public. Jusqu’aux années 1980, les grands politiques étaient souvent des personnes d’une haute culture historique et littéraire, qui leur donnait une hauteur, un recul, une vision historique, une perspective par rapport à l’actualité, à leur propre destin, à l’avenir du pays. Aujourd’hui, nous assistons au triomphe du narcissisme qui faisait horreur à Jules Moch. C’est pourquoi nous n’avons plus semble-t-il de grands parias de l’histoire, maudits à cause de leur supériorité intellectuelle et de leur caractère. De tels tempérament sont étouffés dans l’œuf, écartés par anticipation de la carrière politique. Il me semble que les jeunes les plus brillants d’une génération choisissent d’autres voies que la politique qui de toute façon devient de plus en plus, à la base, une affaire de réseau personnel, familial ou clanique. Jadis, me semble-t-il, les politiques, candidats aux élections, à l’exemple de mes parias, étaient souvent repérés et désignés pour leurs qualités personnelles, intelligence et caractère. Aujourd’hui, les choses se jouent davantage sur le népotisme familial ou le copinage. D’où cette impression de médiocratie montante. Nous avons en revanche, dans notre univers politique ultra-médiatisé, une multitude de petits parias quotidiens qui font l’objet d’un passage à tabac médiatique, mimétique, à la suite de fautes de comportement, de paroles déviantes au regard du politiquement correct, ou de la pure calomnie. Ces parias d’un jour, d’une semaine, banalisés, n’ont rien à voir avec le grands parias de l’histoire, en voie de disparition… Ce phénomène exprime bien un déclin de la vie politique et démocratique.

 (8)    Vous avez été le conseiller de Nicolas Sarkozy. Considérez-vous qu’il fut un paria ?

Franchement, c’est difficile à dire en l’absence de recul historique. Nicolas Sarkozy a fait l’objet d’un lynchage permanent et violent pendant son quinquennat: insultes au jour le jour, calomnies et les aspects positifs du bilan de son action ont été étrangement passés sous silence. Pourtant, il me semble trop tôt pour lui appliquer le qualificatif de paria au sens où je l’entends dans mon ouvrage, supposant un bannissement qui se poursuit dans l’histoire. Comment sera-t-il jugé dans vingt ans? Qui peut le dire? Souvenons-nous de Mitterrand et de Chirac. Leur fin de règne fut pathétique, pitoyable. Qui s’en souvient encore? La mémoire contemporaine est tellement courte… Aujourd’hui, ils sont plutôt encensés et n’ont rien de parias…

(9) François Fillon a choisi d’incarner une droite assez dure, stratégie validée lors de primaires où il a su d’adresser au cœur de son électorat, mais qui se heurte aujourd’hui à un électorat beaucoup plus large, peut-être apeuré par son programme économique. L’ancien Premier ministre est austère, d’aucuns diront rigide. A-t-il le profil d’un paria ?

Il a le profit d’un bouc émissaire, sans aucun doute, faute de pouvoir parler de paria à ce stade. D’ici à l’élection présidentielle et par la suite, s’il l’emporte, il sera inévitablement maltraité et son tempérament à la fois réservé et volontaire ne peut qu’exciter la hargne envers lui. Il faut noter que François Hollande, quoi qu’on en pense, n’a pas été épargné par le monde médiatique et la presse qu’il croyait toute acquise à sa cause… C’est une vraie question que je me pose: le président de la République, qui incarnait du temps du général de Gaulle et de Pompidou, le prestige, l’autorité, la grandeur nationale, est-il en train de devenir le bouc émissaire naturel d’un pays en crise de confiance? Ultra-médiatisé, il incarne à lui tout seul le pouvoir politique dans la conscience collective. Mais ne disposant pas d’une baguette magique pour régler les difficultés des Français, apaiser leurs inquiétudes, il devient responsable malgré lui de tous les maux de la création. Je pense qu’il faut refonder notre vision du pouvoir politique, lui donner une connotation moins personnelle et individualiste. Le temps est venu de redécouvrir les vertus d’une politique davantage axée sur l’engagement collectif, le partage de la responsabilité, entre le chef de l’Etat, le Premier ministre, la majorité, la nation, au service du bien commun.

 

 

 

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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14 commentaires pour Les parias de la République (entretien Figaro vox)

  1. Claude Yves dit :

    Belle leçon sur les priorités de l’homme d’état. Votre dictée de l’esprit Maxime est l’oeuvre d’une discipline acquise au fil d’années d’entrainement.
    Je vais lire votre livre.

    Claude Yves

  2. Annick Danjou dit :

    Très intéressant et instructif. Merci pour tout ce travail, je lirai votre livre.

  3. peine perdue dit :

    Un petit article sur l’école :

    http://www.marianne.net/agora-plaidoyer-esprit-critique-education-nationale-100248968.html
    « Cela supposerait de repenser complètement une formation initiale aujourd’hui réduite à un embrigadement ; de cesser d’infantiliser les professeurs en les tenant pour incapables de réels choix pédagogiques, et en leur imposant une démarche unique, et donc de repenser la mission des corps d’inspection ; il faudrait réaffirmer la liberté pédagogique, seule garante d’innovation, au lieu de la livrer aux chefs d’établissement et à une multiplicité de “conseils”.

    C’est cela, et cela seul qui pourrait “inverser la courbe” du lent naufrage de l’école française. Mais le veut-on vraiment ? On est en droit d’en douter quand on lit, dans les projets de la droite comme de la gauche, la volonté d’augmenter l’autonomie des établissements, de soumettre encore davantage les professeurs à des pressions locales peu en rapport avec les besoins réels des élèves, de faire dépendre leur évaluation non de la qualité de leur pédagogie mais de l’exécution de tout un tas de tâches annexes (réforme PPCR).

    Un État a les professeurs qu’il se donne. Si nos décideurs sont incapables de comprendre que la crise de l’école est le résultat d’une pédagogie inchangée dans ses principes malgré les réformes successives (…) nous continuerons dans la même direction : baisse des performances dans les matières fondamentales, creusement des inégalités, transformation de l’école publique en vagues centres de loisirs où l’on dispense généreusement au petit peuple des diplômes sans valeur, pendant que le marché privé de l’éducation fleurit et vend ses cours exigeants à une population plus rentable.

    Mais peut-être est-ce le but ? Nous attendons avec impatience que les candidats à l’élection présidentielle nous éclairent sur ce point. »

    Autrement dit, il faut arrêter de s’imaginer que l’école irait mal parce qu’elle n’aurait pas été assez réformée : c’est exactement le contraire, ce sont de mauvaises réformes poussées par la droite et par la gauche qui ont détraqué un système qui marchait bien (et pour toute une classe d’âge dans le cas de l’enseignement primaire).
    Il ne s’agit donc pas de réformer l’école, mais de la restaurer, la différence (importante) étant non seulement dans la direction, mais aussi dans le fait que nos brillants réformateurs devraient admettre que leurs réformes précédentes, imposées avec arrogance, étaient tout simplement mauvaises.

    La volonté de la droite (aussi bien Juppé que le sinistre Fillon) de donner plus de pouvoirs aux chefs d’établissements ne peut de ce point de vue qu’aggraver les choses. Mais, comme le dit à peu près l’auteur de l’article, sans doute…est-ce le but ?

    • colibri dit :

      @peine perdue, vous connaissez sans doute ce texte de Charles Péguy toujours d’actualité je trouve: http://skhole.fr/p%C3%A9guy-extrait-la-crise-de-l%E2%80%99enseignement-un-fait-moral-total

    • peine perdue dit :

      Je lis de temps en temps Skhole, depuis quelques années, mais je ne connaissais pas ce texte de Péguy. Je ne suis pas sûr, d’ailleurs, de bien le comprendre.

      Un auteur fréquent de Skhole est la sociologue Nathalie Bulle, écrivant ici sur la récente réforme du collège :

      http://nathaliebulle.com/wp-content/uploads/pdf/bulle-cahiers-2015.pdf

      « Mais ce qui est préoccupant dans l’immédiat, c’est l’aggravation inéluctable de la
      fracture sociale. L’école publique va continuer à s’affaiblir, avec des différences en qualité accrues en fonction des secteurs géographiques et urbains.
      La société continuera de perdre confiance en son école, ce qui contribuera
      à la diminution de l’attraction des carrières de l’enseignement, et affectera
      encore la qualité des écoles et l’égalité des chances. Ces effets endogènes
      entraîneront de nouvelles rénovations délétères.
      C’est pourquoi de plus en plus de familles se détourneront de l’enseignement public. Les modèles éducatifs alternatifs se multiplieront, la plupart se valant dans l’ordre de la médiocrité. Il est possible qu’à terme un nouveau modèle émerge, mais sans doute trop tardivement pour pouvoir assurer le maintien de notre position économique internationale et la qualité de notre modèle social. [NB c’est moi qui souligne ce passage]

      La persévérance des réformateurs dans une voie qui, manifestement, conduit à l’affaiblissement de la formation intellectuelle des élèves, à l’augmentation de l’inégalité des chances et qui, à terme, engendre un appauvrissement
      de notre société, ne s’explique pas uniquement par des diagnostics erronés, perpétrés par des gouvernements successifs qui n’ont ni la mémoire du passé, ni la connaissance profonde du fonctionnement de l’école et qui, à court terme, ne subissent que la sanction de l’aspect politique des réformes. [NB idem]
      L’objet profond de la réforme du collège est ailleurs. Au regard d’un tel objet, les coups portés au développement intellectuel des élèves, à l’égalité des chances et à la prospérité générale, apparaissent comme des dommages collatéraux. Il s’agit de
      l’institution d’un nouvel ordre moral sur l’école et, ce-faisant, sur la société française. »

      J’avais aussi remarqué les articles suivants :

      http://www.r-lecole.fr/gene/levistr.html
      de Claude Levi-Strauss, en 1975 ;

      http://skhole.fr/le-manuel-d%E2%80%99histoire-franco-allemand-de-terminale-une-approche-critique-par-renaud-quillet
      sur une lecture critique d’un manuel d’histoire franco-allemand (il y a un précédent dans l’entre-deux guerres…).

      Et, surtout (pour les lecteurs peut-être légèrement partisans de ce site), une évaluation de la réforme Sarkozy-Fillon du lycée, en sciences physiques (et en maths c’est pareil) :

      https://www.sfpnet.fr/depuis-2013-le-bac-s-est-inadapte-aux-etudes-superieures-de-physique-et-de-chimie

    • colibri dit :

      @peine perdue, merci de votre commentaire et des liens que vous m’indiquez. Je vais prendre le temps de les lire et je reviendrai vers vous ensuite pour poursuivre l’échange si vous le voulez bien. Pour ce qui est de Péguy l’ancien instit que je suis le prend un peu au pied de la lettre: il n’y a pas de crise de l’école il n’y a que des crises de société. L’école est le reflet de la société. Pour 80% de Français ça va de bien à très bien sans oublier très très bien. Pour 20% des Français ça va de mal à très mal et hélas parfois très très mal. Il en est un peu de même de l’école. Je fais un peu court et réducteur bien entendu. Je lis ce que vous m’avez conseillé de lire et je ferai d’autres commentaires plus tard.

    • peine perdue dit :

      Il y a un impact du milieu social sur l’école, et l’effet de la déstabilisation d’une partie de la population doit sans doute être prise en compte dans l’analyse des résultats de l’école. D’autre part, on imagine sans peine que cela augmente la pression à l’inflation des diplômes sur les politiciens.

      Mais on ne peut sans doute pas dire pour autant qu’il n’y a pas de crise de l’école. Car plusieurs éléments montrent qu’il y a une dégradation des résultats indépendamment du milieu social, ou dans des proportions telles que tous les milieux sont touchés.
      De mon point de vue, cela ne vient pas ou peu de l’organisation du système scolaire ou des enseignants, mais plutôt des choix de programmes, réductions d’horaires et réformes du système {sociologues, administration centrale de l’EN, journalistes, politiciens}.

      Les éléments qui montrent qu’il y a une dégradation des résultats sont par exemple :
      – une enquête publiée dans le Figaro cette semaine sur la dictée, qui sur une même dictée montre une nette baisse des résultats depuis la fin des années 1980 (ils donnent les résultats pour trois dates entre la fin des années 1980 et aujourd’hui). On a par exemple, pour un mot donné de cette dictée, une réussite de 70% fin des années 1980 qui passe à 35% aujourd’hui, etc.
      – l’enquête TIMSS en mathématiques et sciences physiques, dont j’avais déjà parlé. Il s’agit d’un test que les pays volontaires font passer à leurs élèves de terminale S. La France avait participé en 1995 et obtenu d’excellents résultats : elle avait beaucoup plus d’élèves en filière S (ou équivalent) que les autres pays, mais pourtant de meilleurs résultats que tous les autres pays. En 2015, suite à quantité de réformes (dont celle de l’UMP en 2010), ce n’est plus le cas, et elle n’a plus que des résultats moyens. Dans ce dernier cas, le nombre des élèves en filière S n’a pas bougé, et leur composition sociale reste majoritairement moins affectée par la crise…

      Donc, ces éléments montrent qu’il y a bien eu détérioration de l’école par un processus qui n’est pas un simple résultat de la crise économique, mais le résultat de choix de différents acteurs. Il est nécessaire de dire que ces choix ont existé, et qu’ils ont été mauvais.

      Enfin, l’influence du milieu social a bon dos, comme le montre l’enquête TEO de l’Insee :

      https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/19558/dt168_teo.fr.pdf

      page 50, on a les niveaux scolaires atteints par divers enfants d’immigrés selon le pays d’origine des parents et le sexe. Et on constate des écarts très importants entre les garçons et les filles.
      Pourtant, garçons et filles ont les mêmes familles, et vont dans les mêmes établissements scolaires. S’il y a de telles différences entre les sexes, ce n’est donc nullement la faute de la société ou de l’école, mais celle de choix individuels.
      Il est d’autant plus exaspérant de constater que certains politiciens français (comme Sarkozy avec sa discrimination positive) prétendent punir les classes moyennes en faisant passer leurs enfants derrière ceux de telle ou telle catégorie, au motif des mauvais résultats moyens de cette catégorie…

    • colibri dit :

      @peine perdue, je viens de terminer la lecture des liens que vous m’aviez indiqués par contre je n’ai pas encore lu celui de votre dernier commentaire. (document de travail 168). Je vais vous répondre par petites touches, par détails avec les bémols suivants: je n’ai pas de formation universitaire, mon expérience de terrain est la suivante: instit en collège en classe de perf puis instit en primaire où j’ai fait tous les niveaux du primaire et fin de carrière en classe unique de maternelle en campagne, et je suis fils d’instits. J’ai pas trop le recul et le savoir pour bien juger notre système éducatif. Le lien de Marianne: les hussards noirs de la République étaient formatés plus que les instits d’aujourd’hui ainsi que les instits d’avant la seconde guerre mondiale. A la libération il y a eu des instits qui se réclamaient de l’école moderne ou de l’école Freinet. C’est vrai que ces courants pédagogiques ont disparu de la formation des enseignants d’aujourd’hui. J’assiste autour de moi par contre depuis quelques années à un retour d’expériences école Montessori. Il se passe aussi des choses intéressantes sur internet. Beaucoup de jeunes enseignants ont des blogs et partagent des expériences pédagogiques. Mais je n’en ai pas une visibilité exacte. Je n’en sais pas l’ampleur exacte. Le lien qui évoque le collège me donne envie de vous dire que le collège unique m’a toujours laissé perplexe. Il y a je pense beaucoup à dire et écrire sur le collège. Ce qui est sûr pour moi c’est que la fin des classes uniques de campagne et la fin des classes de certoch est un tournant dans l’évolution de notre système éducatif. Je vais garder le lien du texte de Claude Lévi Strauss. Une phrase m’a particulièrement touché, celle où il écrit que l’école est débordée de toute part. Je l’ai ressenti très fort quand j’étais instit en fin de carrière: l’école est débordée par les parents qui souvent en savent plus que les maîtres, par la radio, par la télé, par l’informatique, par internet, par les élus qui sont de plus en plus présents dans la vie d’une école. Sur le lien qui évoque les programmes j’ai toujours entendu mes collègues se plaindre des changements de programmes, je me souviens d’avoir travaillé longtemps avec un collègue passionné d’Histoire qui trouvait que toucher aux programmes d’Histoire ce n’était pas du tout innocent. Et il savait des pages de notre Histoire qui ne m’avaient jamais été enseignées. Le lien qui évoque l’inadaptation de l’enseignement de la physique au monde d’aujourd’hui et demain me rappelle beaucoup de souvenirs personnels que je ne peux pas raconter sur ce commentaire déjà bien long. En 1981 j’ai participé à la création d’une radio libre qui existe toujours et qui accueille des collégiens, des Lycéens en stage. Je les observe et je fais parfois des émissions avec eux. Je vous en reparlerai peu-être quand j’aurais lu le document de travail 168.

  4. Gérard Bayon dit :

    Bonjour à toutes et à tous,
    Me voici arrivé à la fin du chapitre concernant le Mirobolant A. Tardieu et j’avoue être agréablement surpris de découvrir une approche différente et valorisante des personnages presque inconnus pour ce qui me concerne et dont je n’avais, pour certains, « survolé » qu’une partie de leur histoire au cours de mes études. Je suis étonné notamment de découvrir les relations souvent ambiguës que ces personnages entretenaient avec leur entourage politique déjà belliqueux, ces analyses fort intéressantes et accompagnées du point de vue nécessaire concernant leur vie privée éclairent très bien leur parcours et permettent de mieux comprendre leurs actions.
    Il faut dire que depuis plusieurs décennies, notre système d’éducation n’encourage pas les étudiants à se plonger dans ces biographies qui aident pourtant à mieux appréhender l’Histoire.
    Ce livre est très intéressant et de plus de lecture très agréable (en dehors des trop fréquents renvois aux notes pas tous indispensables, à mon avis).
    Pour ce qui concerne les parias de notre Vème République, je pense qu’après Poniatowski et Cresson, nos futurs historiens disposeront de beaucoup de « matières » pour analyser plutôt les nombreux boucs émissaires alors qu’il me semble que les vrais parias, tel que vous les définissez, deviendront de plus en plus rares tant la qualité de visionnaire semble avoir disparue ou est peut-être simplement tuée dans l’œuf par ce monde politique actuel devenu hyper violent et narcissique.

  5. Frederic_N dit :

    Bonjour Maxime,

    Il est toujours intéressant de comparer les blogs sur Internet qui sont loin d’être tous sans intérêt. Mais le vôtre est véritablement au dessus du lot , on y apprend des choses . C’est rare par les temps qui courent
    Merci pour ces deux derniers articles

  6. peine perdue dit :

    « On en a oublié des aspects positifs de sa politique: le rejet des 35 heures, la promotion de l’apprentissage, des privatisations et de la politique industrielle »

    Je ne pense pas que la manie des privatisations soit quelque chose de positif, et en tout cas cela me semble peu compatible avec la politique industrielle.
    Pour que l’Etat puisse intervenir utilement dans un secteur il doit disposer de compétences dans ce secteur, et en pratique les privatisations conduisent à l’en priver.

  7. Fredi M. dit :

    La coutume veut que ce soit les questions qui ressortent en gras.

  8. Georges dit :

    À l’opposé il y a les préfères de la « république » ou plutôt des médias inféodés,il suffit d’observer la publicité ou plutôt la plébiscité en faveur de monsieur Macron nous venons d’en avoir un aperçu ce soir même sur TF1( entr’autre).

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