Contre la réforme du bac (par M. René Chiche, professeur agrégé de philosophie)

Ci-dessous un large extrait de la dernière déclaration préalable que j’ai prononcée en séance plénière du #CSE le 21 mars 2018 à l’occasion de l’examen des textes qui mettent en oeuvre la réforme du #bac2021. Cette réforme, marquée par l’introduction du « contrôle continu », si elle devait être appliquée, porterait un coup fatal à la crédibilité d’un examen qui n’en a plus beaucoup, et qu’il fallait en effet « muscler » au lieu d’en faire une simple formalité ! Je n’entre pas ici dans les détails, et un mail sera prochainement diffusé à tous pour faire un compte rendu précis de cette séance marquée par 1/ le rejet presque unanime de l’ordre du jour et 2/ le rejet par une large majorité du décret modifiant le code de l’éducation concernant le baccalauréat.

Voici l’extrait :

Le ministère ouvre des chantiers tous azimuts et engage à un rythme soutenu des réformes dont certaines constituent, hélas sur le fondement de décisions unilatérales là encore, des modifications en profondeur entraînant des bouleversements d’une ampleur inédite et dont on ne mesure pas tous les effets (comme dans le cas du baccalauréat), multipliant à cette fin les textes qui sont illico soumis pour avis à un Conseil supérieur de l’éducation constamment mis devant le fait accompli, dont l’avis n’est sollicité que pour amender et voter des textes sans que leur opportunité ni leur nécessité n’aient été jamais débattues. Cette façon de procéder constitue la plus faible et la moins pertinente interprétation de la mission que la loi attribue à notre instance consultative, censée émettre des avis sur les objectifs et le fonctionnement du service public de l’éducation et non pas seulement sur les projets de décrets et autres arrêtés du ministre ou du premier ministre. Nous avons aujourd’hui l’occasion de le vérifier et de le déplorer une fois de plus, en nous trouvant contraint à devoir amender puis finalement nous prononcer, par un vote vraisemblablement sans effet sur le cours des choses, sur des textes mettant en œuvre une réforme du baccalauréat dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’était pas urgente, ni que son adoption à la hussarde dans le but de réaliser une promesse de campagne électorale ne témoigne d’une quelconque considération pour les professeurs chargés de son application sur le terrain, puisqu’ils n’auront même pas été consultés. Où l’impérieuse nécessité de simplifier le baccalauréat a-t-elle été exposée ? De quel incontestable diagnostic a-t-elle été conclue ? Quand l’avis du Conseil supérieur de l’éducation sur le fonctionnement du baccalauréat lui-même a-t-il été sollicité ? La moindre des choses eut été que le Rapport Mathiot, au lieu d’être présenté à la presse et qui plus est dans le cadre d’un salon, soit débattu ici-même, devant le Conseil supérieur de l’éducation et en présence de son auteur dont je note qu’il a été auditionné par la commission concernée de l’Assemblée Nationale. La moindre des choses eut été que les modifications du baccalauréat aussi bien que celles touchant à l’organisation des enseignements au lycée préconisées par celui-ci ou par je ne sais quelle officine les lui ayant prescrites ou fournies clef en main, fissent l’objet d’une discussion et d’un avis préalables avant la rédaction des textes destinés à les mettre en œuvre : à cette condition en effet, le Conseil supérieur de l’éducation aurait rempli pleinement sa mission, celle que lui assigne la loi de se prononcer sur les objectifs et le fonctionnement du service public de l’éducation, au lieu que ses membres se bornent à jouer avec plus ou moins de bonheur aux apprentis juristes dans un face-à-face si bien réglé avec l’administration qu’il ne laisse aucun suspens quant à ceux qui auront le dernier mot !

Nous ne sommes pas hostiles par principe ni par posture aux réformes décidées par le ministère, et nous avons ici même à plusieurs reprises salué les progrès de certaines mesures, quand bien même nous les trouvions fort timides. Mais nous n’applaudirons pas une réforme qui consiste à tout changer afin que rien ne change et qui, sous couvert de « muscler » le baccalauréat, rend encore tellement plus facile les conditions de son obtention qu’on se demande si la prochaine étape ne sera pas la suppression pure et simple de toute épreuve. En effet, quand on en arrive à substituer l’examen du livret scolaire à des épreuves dignes de ce nom, quand on envisage d’intégrer à hauteur de 10% la moyenne des bulletins en cours d’année (dont il faut rappeler que la prise en compte pour le baccalauréat contredit le principe selon lequel les membres du jury ne doivent pas examiner leurs propres élèves, et à propos de quoi il faut aussi rappeler que les notes mises en cours d’année ne font l’objet d’aucune harmonisation et relèvent de la formation), quand on attribue des coefficients ridicules à des épreuves écrites de quatre heures et des coefficients élevés à des épreuves orales de dix minutes dont les contours sont vagues, quand enfin on désorganise complètement l’année scolaire de la terminale sous couvert de reconquérir le mois de juin en classe de seconde, non seulement on ne résout aucune des difficultés qu’on prétend résoudre, mais on en créé de nouvelles.

La situation actuelle n’est guère satisfaisante, soit, mais il est plus que temps de voir la réalité en face si l’on veut que réformer redevienne synonyme d’améliorer. Ce n’est évidemment pas sur la lourdeur du baccalauréat qu’il y a consensus, en dehors du périmètre de la rue de Grenelle et de ses annexes, et l’on pouvait se borner à réduire le nombre des épreuves terminales en augmentant par exemple celui des épreuves anticipées passées dans les mêmes conditions, sans en profiter pour introduire ces bizarreries qu’on appelle Humanités numériques et scientifiques et qui s’ajoutent aux innombrables heures de rien qui encombrent les emploi du temps et n’ont pour seul notable résultat que d’amputer les horaires des disciplines vraiment formatrices, comme leur nom suffit à l’indiquer. Non, ce qui fait l’objet d’un consensus, nous le savons tous ici mais peu ont le courage d’en tirer les conséquences, c’est que le baccalauréat ne suffit plus à garantir que les savoirs qu’il est censé certifier aient été réellement acquis et soient effectivement possédés ; c’est que de nombreux élèves parviennent jusqu’en terminale sans posséder le niveau leur permettant de tirer pleinement profit des enseignements dispensés, notamment le niveau de maîtrise de la langue qui est la condition de toutes les autres acquisitions ; c’est qu’une fausse bienveillance conduit les uns et les autres à renoncer petit à petit à toute exigence et à surévaluer constamment les élèves, ce qui contribue, en transformant la réussite en promesse déconnectée de toute instruction et dispensée de tout effort, à maintenir toujours davantage chacun dans l’ignorance et la servitude. Voilà en effet ce qu’il convient d’appeler bachotage : vouloir obtenir le baccalauréat à tout prix, et souvent à n’importe quel prix, au lieu de vouloir être instruit. Or quelle mesure envisage-t-on pour endiguer ce mal ? Strictement aucune dans les textes proposés, dont l’effet le plus prévisible est au contraire de généraliser le bachotage sous toutes ses formes, comme tous ici l’ont déjà fait observer.

Une réforme intelligente du baccalauréat est encore possible à deux conditions. La première est d’éviter la précipitation, de ne pas susciter une pseudo-adhésion de la population à des mesures dont elle ignore le contenu précis et les effets à court et moyen terme, et de consulter les professeurs sans les sommer d’accepter des choix qu’ils contestent ni leur réserver, à titre de consolation, la négociation de détails. La seconde condition est de procéder avec rigueur en partant des principes, de ne pas chambouler l’organisation d’un examen bicentenaire pour régler des problèmes de fuites de sujet ou alléger la tâche des concepteurs des sujets, d’exposer avec clarté les difficultés qu’on se propose de résoudre et, par-dessus-tout, de ne pas séparer la question du sens du baccalauréat général de la question du sens des baccalauréats technologiques et professionnels. Action & Démocratie CFE-CGC considère en effet que les difficultés que connaît le baccalauréat général proviennent en grande partie de ce qu’on fait peser sur lui la charge de fonction que n’assurent plus ou qu’assurent imparfaitement, de leurs côtés, les baccalauréats technologiques et professionnels, et que ce n’est qu’en rendant à ces derniers leur vocation et leur attractivité, c’est-à-dire en en faisant le moyen d’accéder à un enseignement supérieur court pour l’un et à l’emploi immédiat pour l’autre, qu’on rendra par là au baccalauréat général sa vocation initiale, qui est de préparer à des études supérieures longues. Que les finalités de ces diplômes soient enfin clairement définies, qu’on étudie les modalités permettant à tout un chacun de les cumuler s’il le désire, et qu’on cesse parallèlement de pousser vers le baccalauréat général des cohortes d’élèves qui n’ont parfois ni le goût ni la volonté d’entreprendre de longues études, bref, que l’on démocratise enfin l’éducation, au lieu de la laisser se déliter sous l’effet d’une massification subie et fort mal accompagnée, et l’on verra que la plupart des maux se résorberont d’eux-mêmes, sans frénésie réglementaire ni agitation médiatique !

 

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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8 commentaires pour Contre la réforme du bac (par M. René Chiche, professeur agrégé de philosophie)

  1. Georges dit :

    Réformer ou s’adapter?

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  2. Colibri dit :

    Je sais que cela ne se fera pas car cela reviendrait à supprimer trop de postes d’enseignants mais nous pourrions avoir une chaîne éducative sur le web qui fonctionne 24h/24, 7j/7 et qui propose des cours gratuits à la disposition de tout le monde. Tous les cours possibles et imaginables.

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  3. Mildred dit :

    Je n’ai que trois mots : oh ! la ! la !

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  4. Gérard Bayon dit :

    Bonjour à toutes et à tous,
    Le sujet du jour me fait tout d’abord réagir de manière liminaire et très générale sur la quantité de plus en plus impressionnante d’associations, de commissions et de groupuscules divers et variés composés de pseudo-experts ou de soi-disant sachants, subventionnés par nos impôts et qui passent leur temps, pour certains, à critiquer toute modification, réformette ou réforme de l’existant, tentant de justifier ainsi leur existence sans que cela ne fasse avancer la réflexion tant les arguments sont médiocres et quelquefois irréfléchis. Pire, dès que l’une de ces associations ou commissions « bidule » n’est pas consultée et associée à une décision cela devient maintenant une affaire d’Etat dans les médias et les réseaux sociaux. Ce propos ne concerne bien évidemment pas le Conseil Supérieur de l’Education dont la compétence et le travail ne sont nullement à remettre en cause.
    Sans vouloir refaire l’histoire, je regrette profondément que la décision de J.P. Chevènement en 1985 d’amener 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat n’ait pas été associée de moyens nécessaires pour que ces 80% d’élèves disposent du niveau scolaire minimal pour se présenter à cet examen non dévalorisé plutôt que de voir année après année les consignes données par les Académies aux correcteurs de faire preuve de souplesse, de clémence et de compréhension voire de relever les notes pour que l’objectif soit atteint. Le nivellement par le bas et la crétinisation de masse ont été pendant plus de plus de 30 ans les seuls objectifs de nos gouvernants sans que l’Education Nationale ni d’ailleurs le C.S.E. ne s’en offusquent. Par ailleurs la multiplication d’épreuves « bidons » pour faciliter l’obtention de points et donc in fine du bac ont fini par dévaloriser complètement ce parchemin.
    Concernant la réforme du baccalauréat et comme le disait P. Langevin : « L’Ecole doit assurer la promotion de tous, et la sélection des meilleurs » ainsi, l’avis de R. Chiche quant à la différentiation des baccalauréats me convient tout à fait. Le bac général devrait être exclusivement réservé aux élèves aptes à de longues études supérieures (à partir de bac +4) et les bacs technologiques et professionnels aux élèves s’orientant soit vers une activité professionnelle soit vers des formations courtes de techniciens (bac +3). Quant aux matières étudiées et faisant l’objet d’épreuves lors de l’examen je préfère y voir intégrer ce que R Chiche appelle les humanités numériques et scientifiques indispensables aujourd’hui plutôt que des épreuves de surf ou de ping-pong !
    Enfin il faut absolument cesser de faire croire à tous les élèves et leurs familles que sans baccalauréat point de salut et orienter dès la fin du collège celles et ceux qui n’ont aucune aptitude aux études vers des formations professionnelles adaptées et tout à fait valorisantes et épanouissantes ce qui n’exclut pas pour celles et ceux qui le souhaiteraient et qui en auraient les compétences de reprendre des études après avoir acquis de véritables capacités professionnelles.

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  5. Florence dit :

    Que de bon sens !
    Malheureusement, ils ont perdu tout bon sens « là-haut ».

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  6. Je souffre en essayant de lire une prose aussi indigeste : des phrases longues, peu fluides et surtout des incidentes multiples qui font douter de la capacité de ce philosophe à suivre une idée de bout en bout sans introduire des idées annexes. Comme disait Victor Hugo : « La forme c’est le fonds qui remonte à la surface ».
    Bien entendu notre Baccalauréat ne signifie plus rien mais la démonstration aurait pu être plus limpide et, en tant que philosophe, il aurait pu se poser la question des raisons profondes de cette situation.

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  7. artofuss dit :

    « Frénésie règlementaire et agitation médiatique »….Dans ce domaine comme dans tous les autres, ce sont l’improvisation brouillonne et la « com » qui mènent la macronitude. M. Blanquer avait au départ semblé échapper à ce travers. Il n’y a finalement RIEN à attendre de cette équipe d’ illusionnistes qui évitent soigneusement les priorités criantes: sécurité, immigration, islamisation.

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  8.  » Éviter la précipitation « ,  » rigueur « , refus des faux-semblants, démocratisation de l’enseignement et refus de son délitement… Mais où va-t-on ?
    Ces préconisations vont à l’encontre de la mode qui trotte et des aspirations d’Homo festivus.
    Par conséquent elles n’ont aucune chances d’être entendues, et encore moins appliquées, sous le règne de votre bien-aimé président.

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