L’histoire, otage des polémiques

imagesContribution de vendredi au Figaro Vox:

La mémoire collective, avec ses hontes et ses fiertés, devrait constituer, en principe, un ciment de l’unité d’une Nation. Pourtant, un demi siècle après la décolonisation, les élites politiques, de l’extrême gauche à l’extrême droite, ne parviennent pas à éviter la tentation de la récupération polémique de ces événements et de la provocation.

Quand les hommes ou femmes de pouvoir échouent à présenter des propositions crédibles pour gouverner – lutter contre le chômage et la violence par exemple – ils préfèrent agiter les passions et attiser les rancœurs ou les haines. Une loi du 23 février 2005 et son « article 4 », soulignait « le rôle positif de la colonisation ». En quoi est-ce le rôle du législateur – le pouvoir normatif – de porter des jugements sur un épisode de l’histoire ? Aujourd’hui, M. Macron prend le contre-pied en déclarant, en Algérie, que « la colonisation fut un crime contre l’humanité ». Mais dans un sens comme dans l’autre, le politique prend l’histoire en otage. La connaissance du passé est ravalée au rang de l’idéologie. Ce type de propos de campagne électorale semble avant tout lié à la quête d’une posture: flatter une partie de l’opinion à des fins politiciennes.

Nous touchons à un paradoxe de notre époque. Ces dernières décennies, l’enseignement de l’histoire a été affaibli par les politiques de droite comme de gauche. La connaissance des dates, des grands événements et des personnages qui ont façonné le monde contemporain, a été mise à mal. Un gouvernement a même été jusqu’à supprimer totalement cet apprentissage en terminale scientifique… Les programmes ont fortement réduit la place des grands hommes, de Clovis à Napoléon, et de la chronologie. Mais alors que les jeunes Français connaissent de moins en moins l’histoire événementielle, celle-ci fait l’objet d’innombrables récupérations politiciennes. Faut-il y voir une stratégie consciente ou inconsciente de la classe dirigeante: affaiblir la connaissance, les outils de l’esprit critique, pour mieux manipuler les esprits?

Ces propos du candidat à l’élection présidentielle sont ceux d’un homme qui lui-même semble peu familier de l’histoire. Parler de la colonisation comme un « crime contre l’humanité » revient à accuser de crime contre l’humanité toute une tradition de la gauche républicaine française à laquelle il s’identifie pourtant. Le crime contre l’humanité est défini précisément par l’article 212-1 du code pénal. Il s’applique à des faits « d’atteinte volontaire à la vie, d’extermination, de réduction en esclavage, de déportation, transfert forcé de population, torture, viol ». Certes, les guerres coloniales ont donné lieu à des massacres et des atrocités. Pour autant, réduire la colonisation au seul crime contre l’humanité est un contre-sens historique aussi absurde que de ne voir en elle qu’un « rôle positif ».

En effet, la colonisation fut longtemps au centre de l’idéal républicain, dit de gauche – au même titre que la laïcité et la conquête des libertés – portée par des grandes figures du Panthéon de la gauche française, Léon Gambetta ou Jules Ferry qui déclarait à la Chambre des députés, le 28 juillet 1885: « Je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté, de leur devoir supérieur de civilisation! » Cette approche avait alors un caractère quasi officiel, « politiquement correct » dirions nous aujourd’hui. Les républicains dits de gauche à l’époque, dans la tradition de l’universalisme révolutionnaire, affirmaient, à travers la colonisation, exporter les Lumières, les droits de l’homme, de la liberté et de l’égalité.

Les opposants à la conquête coloniale de la IIIe République, minoritaires, étaient l’extrême gauche nationaliste, incarnée alors par Georges Clemenceau qui voulait concentrer les énergies contre l’Allemagne et la droite conservatrice, qualifiée de « réactionnaire », à l’image d’Albert de Broglie dénonçant dans la politique coloniale: « Une charge qui grève la nation, qu’elle ne peut porter longtemps, et qui, avant de lui échapper, peut avoir amené la ruine à la fois de la colonie et de la métropole » (Sénat 11 décembre 1884).

Plutôt que de manipuler l’histoire à des fins politiciennes, de l’extrême gauche à l’extrême droite, mieux vaudrait recommencer à l’apprendre et à l’aimer, en transmettre la passion aux jeunes générations. Le renouveau de l’enseignement de l’histoire devrait être au cœur des projets électoraux dans la campagne présidentielle : enseigner le passé pour comprendre le présent et préparer l’avenir. Mais qui parle encore des sujets de fond?

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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15 commentaires pour L’histoire, otage des polémiques

  1. Colibri dit :

    Est-ce que l’Histoire de la guerre d’Algérie a été écrite? côté Français? côté Algérien? Qu’est-ce qu’il faut lire?

  2. Hurluberlu dit :

    Notre époque est celle des Machiavel, dénués de tout scrupule et dotés de super moyens de propagande, Leur ancêtre, celui de Florence, en est presque sympathique . . .

  3. Mildred dit :

    Monsieur Tandonnet,
    Si c’est pour réécrire l’histoire de France comme, paraît-il l’a entrepris un certain Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, aidé en cela par 122 universitaires (excusez du peu) qui ont décidé de remplacer notre « roman national » par un « roman multiculturel » où on nous dit que la France devrait TOUT aux étrangers, ce ne sera pas la peine car le remède serait pire que le mal !

  4. pilou15 dit :

    Fut un temps ou il y avait de belles emissions comme « les dossiers de l’ecran » Je me souviens d’un soir, au sujet de la guerre d’Algerie, parmi les invites du debat, s’affrontaient deux anciens legionnaires, l’un ministre reste fidele a de Gaule et l’autre un ancien capitaine parachutiste auteur du livre « ma peau au bout de mes idees ». Chacun pouvait avoir son avis, il y avait un vrai debat, avec des invites qui àvaient eu de vraies responsabilites

  5. Cyril45 dit :

    Concernant l’Algérie, voire tout le Maghreb, je propose d’attendre avant de se repentir. commençons dans l’ordre chronologique. Les Phéniciens je crois, les Romains, les Vandales, les Arabes, les Turcs, et j’en oublie forcément. Quand tout ce beau monde, enfin leurs descendants (!) , aura fait le nécessaire, la France pourra peut-être y songer.

    • Cyril45, oui, vous en oubliez plein: les assyriens, les Egyptiens, les Grecs, Macédoniens, les Francs, les Huns, les Mongols, les Ottomans, etc. Et si toute l’histoire de l’humanité n’était qu’un « crime contre l’humanité »?

  6. Gilbert vanco dit :

    Bonsoir Maxime Tandonnet,
    Ne croyez vous pas que l enseignement objectif(en tout cas le plus possible) de la guerre d Algérie est plus enrichissante que les dates des victoires Napoleoniennes(d ailleurs vécu comme un tyran pour d autres pays!)F.Fillon qui semblait souhaiter un récit historique d’Epinal ne me semble pas élever le débat et préparer l avenir

  7. Philippe Dubois dit :

    Bonjour Maxime

    Vous écrivez : « Faut-il y voir une stratégie consciente ou inconsciente de la classe dirigeante: affaiblir la connaissance, les outils de l’esprit critique, pour mieux manipuler les esprits? »

    Poser la question, c’est déjà y répondre.

    Quant à Macron, aller déclarer sur une chaîne de TV algérienne que la colonisation est un crime contre l’humanité, cela s’appelle une forfaiture.
    Vomir sur sa patrie pour récupérer quelques voix, c’est inqualifiable et j’espère qu’il ne s’en relèvera pas

  8. Q dit :

    Ce sont sourtout les propos d’un homme politique assez doue qui essaye de recupperer le vote des immigres (qui sont plus nombreux que les pieds noirs ou F de souches choques)

  9. goupil dit :

    Salutations,
    La posture de M.Macron ne me surprend guère. Elle s’inscrit dans la même veine de ce que nous endurons depuis 40 ans.
    J’en suis fatigué.

  10. Jean-Louis MICHELET dit :

    Diplomatie arrogante et humiliante.
    Après de tels propos ,si ce monsieur était élu Président de la République, quel regard auraient le Président des États Unis , la Chancelière allemande , le premier Ministre japonais , le Président russe et bien d’autres…. au regard de l’histoire de leur pays réciproques.

  11. Pierre NICO dit :

    Ceci est d’autant plus grave que Monsieur MACRON est sorti de l’ENA. Et d’une manière plus générale, ceci pose question de l’enseignement de l’histoire en amont, dans le cursus des sciences politiques.

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