Lecture: Stefan Zweig, par Dominique Bona, Perrin/Tempus 2022

Les éditions Perrin/Tempus publient en format de poche la biographie de Stefan Zweig (1881-1942) par l’écrivaine Dominique Bona. Il faut le dire d’emblée, ce livre est un chef d’œuvre, passionné, admirablement écrit dont les 500 pages se lisent d’une traite. Issu d’une famille juive de la bourgeoisie aisée de Vienne, le personnage est profondément attachant. Dans un milieu qui sublime l’intelligence, la culture, la littérature et la beauté, il parcourt l’Europe et s’attache aux plus grands noms de la vie intellectuelle, se lie d’une amitié profonde avec Emile Verhaeren son premier mentor, Freud, Romain Rolland, Jules Romains, Paul Valéry, Hermann Hesse, Thomas Mann … Klaus Mann, Joseph Roth et Erich Maria Remarque. D’un tempérament, discret presque timide, d’une immense courtoisie, il cultive la douceur de vivre, la tolérance, le goût des voyages, de l’amitié et du secret au cœur de sa sensibilité : « Au lieu seul où agit le secret commence aussi la vie. »

Il se fait connaître dès l’adolescence par un recueil de poèmes, sillonne l’Europe, écrit des nouvelles, donne des conférences délivrant un message de paix et de fraternité, pour lui primordial dans la période d’après-guerre, dévastée par la folie humaine, convaincu que la réconciliation entre les peuples passe par une unité de sentiment, de volonté, de pensée et de vie et plaide incessamment pour que naisse une culture européenne. Il aime passionnément l’Autriche, son pays démantelé après la Première guerre mondiale, s’installe dans une maison à Salzbourg avec son épouse Friderike, mère de deux fillettes ; mais il n’y est pas souvent présent, voyageur infatigable et multipliant les conquêtes féminines. Autrichien mais aussi Français de cœur, comme si la langue et la culture françaises étaient pour lui une autre patrie.  

Le succès lui vient principalement de ses grandes biographies, dont deux en particulier, celle de Fouché qu’il décrit comme l’archétype du politicien retors et inventeur du système totalitaire, et de Marie-Antoinette sa compatriote reine de France martyrisée par la Révolution, pour qui il montre la plus grande compassion et admiration. « Les heures étoilées de l’humanité » qui rappellent les plus grands moments de l’histoire (grandes découvertes, etc.), l’un de ses chefs d’œuvre, le montrent tourné vers l’espérance.

A partir des années 1930, ses amis écrivains lui reprochent de ne pas prendre plus directement position face à la montée des systèmes totalitaires. Lui, viscéralement attaché à la liberté, déteste aussi radicalement le fascisme que le communisme. Il s’exprime à travers ses ouvrages historiques mais répugne à prendre part directement à la mêlée. Il se brouille avec l’un de ses amis les plus proches, Romain Rolland, en raison de la sympathie de ce dernier pour le communisme soviétique.

La montée du nazisme le pousse à quitter l’Autriche dès le milieu des années 1930. Alors que la plupart de ses compatriotes sont persuadés que le nazisme ne menace pas directement l’Autriche, lui voit venir, dès la prise de pouvoir d’Hitler en Allemagne, la perspective de l’Anschluss et de l’entreprise hitlérienne d’extermination des Juifs. Il s’installe à Londres sans parvenir à convaincre ses proches de le suivre. Extrêmement sensible, tourmenté, il vit la marche de l’Europe à l’apocalypse comme l’effondrement définitif d’une civilisation qui était toute sa raison d’être et qui ne renaîtra jamais. Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, il effectue de nouveaux périples aux Etats-Unis et au Brésil, comme dans la fuite éperdue d’une époque qu’il ne supporte pas. Le déchaînement de la barbarie nazie envers ses frères et sœurs juifs, la vision de Paris occupé par l’armée allemande lui inspirent une violente horreur dont il ne pourra jamais se remettre. Après un ultime chef d’œuvre, peut-être son plus beau livre selon Dominique Bona, le joueur d’échec, dépressif, il se donne la mort au Brésil avec sa compagne de l’époque.

MT

A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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32 commentaires pour Lecture: Stefan Zweig, par Dominique Bona, Perrin/Tempus 2022

  1. Georges dit :

    Je propose Monaco comme exemple soft de l’histoire .

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  2. Georges dit :

    Comme exemple ,la famine du Bengale et le colonialisme britannique ça vous dit quelque chose ,comme crime contre l’humanité vous auriez dû choisir une autre monarchie ,Monaco par exemple.

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  3. Georges dit :

    Je parle des monarchies du passé ,les monarchies constitutionnelles ont évoluées .Quant à Churchill ,ce brillant combattant des deux dernières guerres n’était pas l’enfant de cœur que vous dépeignez ,il suffit d’un peu gratter le vernis

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  4. Georges dit :

    Comme systèmes totalitaires les monarchies furent les pires dictatures de l’histoire. ce qui semble étonnant c’est qu’elles persistent encore actuellement ,n’en déplaise aux nostalgiques des perruques poudrées .

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  5. Furax dit :

    Sweig… ado j’ai lu « la confusion des sentiments » livre qui m’avait été recommandé (j’ai oublié par qui) et ça ne m’a pas du tout emballé. Sans doute le fond de pédérastie du récit? Pas ma tasse de thé! et donc je suis passé à côté. A l’époque je lisais de préférence Kafka (la Métamorphose, le Procès), et les classiques russes. Une boulimie de livres mais pas Sweig, personne n’est parfait.

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  6. Infraniouzes dit :

    Stephan Zweig est un auteur qui gagne à être connu. Le seul livre de lui que j’ai lu s’appelle « Marie-Antoinette » et, je crois, suite à une de vos chroniques. J’ai adoré ce livre, écrit d’une écriture souple et fluide, captivant jusqu’à la dernière page, mais très documenté et que chaque élève de terminal devrait avoir dans sa bibliothèque. Je me promets d’en lire d’autres rapidement. Avec cet inconvénient; ce livre, et d’autres, est tellement beau qu’il faudrait le relire et le relire pour s’imprégner de cette belle littérature. J’ai également lu, sur votre conseil, l’admirable livre de Marc Bloch « L’étrange défaite » qui jette un regard lucide sur une partie de notre histoire. Le plus difficile dans tout ça c’est faire le tri: que lire pour ne pas perdre son temps en fouinant dans les bibliothèques ou en se contentant des pages de Wikipedia ? Heureusement vous, et vos amis, nous y aidez. C’est un inappréciable service dont j’ai plaisir à vous remercier.

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  7. cyril de fayet dit :

    Merci Maxime pour cette référence de livre. S’il est aussi intéressant que votre ouvrage relatif à André Tardieu, je veux bien l’acheter ! En effet, il est question le la montée de Hitler après 1933 et les conséquences dramatiques qui en ont résulté.

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  8. bellini dit :

    « Le monde d’hier » le plus beau livre sur l’Europe , la belle Europe, celle d’avant 1914, quand l’Europe était un vrai conte de fées,

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  9. Ping : Le Billet de Maxime Tandonnet. Lecture: "Stefan Zweig", par Dominique Bona - Tribune Juive

  10. Monique dit :

    Bonjour Maxime Tandonnet et tous,
    Un bel article et un émouvant hommage à cet écrivain dépressif, fragile, grand intellectuel, qui fut trop sensible et idéaliste (peut être) pour vivre le chaos de l’Allemagne nazie qui allait entraîner celui de l’Europe et du monde. J’ai lu quelques livres de Stefan Zweig et surtout « Le Monde d’hier », magnifique testament au delà de l’errance et du désespoir. Bien que cosmopolite il dira« Étranger partout, l’Europe est perdue pour moi… J’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison « . La défaite de la raison, quel poids terrible des mots ! mais sommes nous sortis de cet antisémitisme ? non ! et un futur chaos peut nous anéantir aussi, à long terme, que faisons nous quand nous voyons monter la violence quand la vie ne vaut plus rien, que la raison est remplacée par la haine ? on attend de voir venir ! c’est ce qu’a fait l’Allemagne dans les années vingt. La fin tragique de Zweig et de Lotte fascine, pourtant elle est tout sauf romantique, assise sur la destruction d’un monde qui s’écroule, peut être un jour comme le nôtre.

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  11. artofuss dit :

    A reblogué ceci sur MEMORABILIA.

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  12. artofuss dit :

    Je voulais dire Stefan, bien sûr…

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  13. artofuss dit :

    Meri de cet excellent article. La figure de Sfan Zweig a hanté nombre de mes réflexions sur la barabarie et sur le seul moyen d’y échapper sans sombrer au même niveau.

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  14. cgn002 dit :

    J envie son vœu d unité pour une culture européenne.
    Mais un souhait inimaginable désormais.
    Une nouvelle folie humaine….

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  15. Mildred dit :

    Monsieur Tandonnet,
    Je ne doute pas que la biographie de Dominique Bona puisse être « un chef d’oeuvre, passionné, admirablement écrit ».
    Cependant il ne me paraît pas convenable de passer sous silence cette autre biographie – celle de Stephan Zweig par lui-même – intitulée : « Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen ».
    Ce livre dont il a commencé la rédaction en 1934 et dont il a posté le manuscrit à son éditeur la veille de sa mort, en février 1942, est à juste titre considéré comme le testament qu’il lègue au monde et, à mon sens, plus spécialement aux Européens d’aujourd’hui qui, le lisant, pourront mesurer à quel degré de barbarie les idéologies mortifères, du XXème et maintenant du XXIème siècles, peuvent les soumettre.

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  16. Janus dit :

    Oui, Stéphan Zweig est un personnage tragique et attachant tant sa sensibilité a été gravement tourmentée par les délires de son époque. Il faut signaler, ce que vous connaissez certainement, historien de Clemenceau que vous êtes, que le drame de l’empire austro-hongrois a été largement le fait des socialistes ou radicaux français et notamment de Poincaré et Clemenceau, radical sectaire qui n’a eu de cesse que de détruire la monarchie des Habsbourg par sectarisme anti chrétien et ignorance ou imbécilité géopolitique. Le drame de Stephan Zweig n’aurait peut-être pas eu lieu si la république française n’avait pas été dominée par des petits bourgeois médiocres, sectaires et ignorants comme tous les résidus du combisme dont a fait partie, hélas pour sa gloire, le braillard moustachu impulsif et forcené.
    Nous avons un part essentielle, par notre incurie et notre absence de vision géopolitique a long terme, nos exigences compréhensibles, mais irréalistes, dans le chaos des années 1920-1939 qui a aboutit à la destruction définitive (Nous sommes en 2022 et nous le constatons chaque jour) de l’Europe de Stephan Zweig, le nazisme et le chaos de l’Europe centrale qui mobilise encore aujourd’hui toutes les chancelleries…
    J’aime beaucoup cet écrivain et je vais lire cette biographie dont vous parlez fort bien !

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  17. Il y a de ça quelques années j’ai voulu essayer de lire Stefan Zweig et je ne suis pas allé au bout de ma démarche. C’est trop dur à lire pour moi. Je voulais comprendre la dépression nerveuse. Je me demandais alors et je me demande encore aujourd’hui pourquoi un homme si brillant, à qui tout a réussi dans sa vie, qui a aimé, qui a été aimé avait pu mettre fin à ses jours. Je n’ai toujours pas compris.

    J’ai déjà écrit sur ce blog que beaucoup d’êtres humains n’ont pas besoin qu’on leur explique qu’ils sont malheureux. Ils le savent. Ils ont besoin de savoir comment aller mieux. Me dire tous les jours que je vais mourir, que ce monde est foutu, que la France est perdue ne m’aide pas à vivre mieux.

    Il y a de ça quelques semaines, dans une file d’attente devant la porte d’une boulangerie, j’ai retrouvé un professeur des écoles plus jeune que moi mais comme moi à la retraite. Il était et il est encore « bon » en tout. En sport, en musique, au boulot, dans la vie associative. Il parle trois langues qu’il maîtrise parfaitement à l’oral et à l’écrit. Il a un fils brillant. J’ai toujours beaucoup aimé le rencontrer et l’écouter. Nous avons pris le temps de nous parler.

    J’ai retenu deux choses de notre discussion auxquelles je ne m’attendais pas. Il a comparé Macron à De Gaulle pour les raisons suivantes: une partie de la gauche et de la droite ne l’aime pas mais une autre partie de la droite et de la gauche vote pour lui; il lui est reproché d’être un dictateur comme il l’a été souvent reproché au Général De Gaulle.

    Le deuxième point de notre discussion a porté sur nos souvenirs d’enfance dans la forêt landaise où nous avons grandi tous les deux et où nous avons tous deux encore des racines.

    Il considère qu’il a vécu « le grand remplacement » dans les villages landais de notre enfance. Ils se sont vidés au fil des ans de leurs habitants d’origine pour laisser la place à des personnes qui ont les moyens financiers de s’y installer. C’est particulièrement vrai sur la zone côtière des Landes mais aussi au Pays Basque, en Corse et probablement dans d’autres régions de France. Un jeune du « pays » ne pourra s’y installer et rester « vivre au pays » que si ses parents, grands-parents et les banques l’aident à le faire. Il a été le témoin de la disparition de la culture occitane à laquelle il est toujours très attaché.

    Nous nous sommes donnés rendez-vous pour manger ensemble aux beaux jours à venir dans une cabane de la forêt landaise que je veux lui faire connaître.

    Depuis hier les grues passent dans le ciel. Elles n’ont aucun respect des frontières. L’hiver est fini.

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    • Zonzon dit :

      Cher André,
      Quel beau témoignage vous nous apportez encore … les enseignants d’hier c’était quelque chose !
      Les élèves aussi !
      Comparer Macron à De Gaulle c’est quelque peu osé … Le général c’était avant  » le grand remplacement  » … et ce sera pendant et après Macron et à cause de ce qui s’est passé entre ces deux-là !
      Le suicide, condamné par l’Église … bien sûr insoutenable, est aussi une façon de rejoindre Dieu … cela peut se comprendre dans certaines circonstances ..;

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    • Dorine dit :

      Lugardon, il faut voter Lassale. C’est un authentique produit du terroir. Et il faut chanter « se canto, que canto » plus souvent. Cela nous permet de remonter à Gaston IV qui l’aurait composé. Nous, occitans, nous sommes inscrits dans l’Histoire.
      Quant à Zweig, il ne faut pas le lire pour chercher à comprendre la dépression. Elle relève de la psychose et les bouffées délirantes ou d’angoisse profonde peuvent les conduire au suicide. Cela ne leur enlève pas leur art ou leur intelligence souvent aigue. cf : antonin Artaud, Van Gogh, gerard de Nerval etc….

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    • Dorine dit :

      Pardon, Gaston III de Foix Béarn.

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    • Furax dit :

      Comparer Macron (écrire son nom me dégoute!) à De Gaulle!!! loufoque! et quelle horreur! les bras m’en tombent.

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    • Gribouille dit :

      « Il a comparé Macron à De Gaulle (…) Depuis hier les grues passent dans le ciel. Elles n’ont aucun respect des frontières. « 

      Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages…

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    • Merci de votre commentaire Zonzon.

      Je vous propose deux liens qui vont vous rappeler des souvenirs:

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    • Merci de votre commentaire Dorine.

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  18. nicolasbonnal dit :

    Lire et relire l’admirable Monde d’hier. La Liberté et la Culture sont mortes en 1914. Point. Un de mes textes sur Zweig et la crise sanitaire : https://strategika.fr/2021/06/12/a-la-lumiere-du-covid-stephan-zweig-et-la-progression-de-la-tyrannie-nazie/

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  19. Sganarelle dit :

    C’est un des auteurs majeurs du 20ème siècle ses biographies sont un régal et vous avez bien raison de nous le rappeler . Il faut lire « la pitié dangereuse » et «  Amok » .

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  20. Catherine Billard Lerouge dit :

    Bonjour Maxime,
    Votre résumé est très appétent. Que penserait-il de notre époque, du climat de contraintes dans lequel on nous précipite ?…

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    • cgn002 dit :

      Il se suiciderait une deuxième fois …

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    • there dit :

      Difficile de faire parler les morts . Ceci dit Zweig était l’archétype du bobo : il vivait oisivement profitant essentiellement des arts de son époque dans une bulle étanche séparée de la grande majorité de ses contemporains. Son Monde d’hier décrit parfaitement cela : la vie merveilleuse des 0,001 % d’européens, qu’une vague scélérate a détruit . Rien à voir avec un Gary qui venant du peuple comprenait tout de son époque, intellectuel et homme d’action . Je préférerais mille fois un livre de Gary ou de Camus pour décrire notre temps. Une fois dit ça j’adore lire Zweig .

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    • @there, un Paul Morand bis?

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