Lecture: Brejnev, l’antihéros, Andreï Kozovoï, Perrin, 2021

Léonid Brejnev est un personnage central de la deuxième partie du XXe siècle. Dans les années 1960 et 1970, il fut l’un des maîtres du monde, incarnation de « l’ogre soviétique ». Son nom même évoquait une forme du mal absolu: le totalitarisme et l’expansionnisme de l’URSS, l’imminence d’une guerre nucléaire. Cette passionnante biographie lève une partie du mystère sur un personnage dont la silhouette a si longtemps hanté les cauchemars des « hommes libres ». A l’heure où de nombreux esprits s’inquiètent d’un renaissance  de tentations totalitaires  sous certaines formes au sein même des nations occidentales, un retour sur ce phénomène et celui qui en fut pendant vingt ans l’expression même, mérite le détour.

Le mot qui s’impose à propos de Léonid Brejnev est celui de médiocrité. Né en 1906 en Ukraine, technicien des équipements agricoles, il fut avant tout un apparatchik du parti communiste auquel il adhéra à la fin des années 1920 et dont il a gravi les échelons. Mobilisé, il a fait la « guerre patriotique » en tant que colonel, sans héroïsme ni faits particulièrement signalés – contrairement à une légende mensongère. Repéré par Staline pour son orthodoxie irréprochable, son ascension dans la hiérarchie du parti communiste lui vaut d’être nommé à des postes dirigeants en Ukraine et en Moldavie. Il se place alors dans le sillage d’un autre leader soviétique: Khrouchtchev.

Marié à 21 ans, père de plusieurs enfants, Brejnev est un séducteur, un homme à femmes, un enjôleur au contact facile qui joue de son charme. Grand amateur de chasse, il n’a rien d’un intellectuel, ni d’un fanatique. Il ne lit pas, n’écrit pas, ne se passionne pas pour la théorie marxiste-léniniste et ne manifeste aucun zèle dans la répression sanglante et les épurations staliniennes. L’idéologie n’est pas son fort, encore moins le doute et la réflexion. Le secret de sa réussite tient à son conformisme impeccable et soumission à l’ordre établi. Il suit la ligne et prend du galon. En 1956, il prend part à la déstalinisation auprès de Khrouchtchev en tant que « titulaire du présidium du comité central ». Pourtant, il supporte mal le tempérament autoritaire et les manières brutales voire caractérielles de ce dernier. En octobre 1964, il prend part à une conjuration pour pousser Khrouchtchev à la démission et devient premier secrétaire du parti communiste d’URSS, c’est-à-dire premier dirigeant du pays.

Comment un régime totalitaire pourra-t-il s’accommoder d’une leader aussi terne à sa tête? « Comment peut-il y avoir un culte de la personnalité sans personnalité » s’interroge-t-on à Moscou.  Brejnev esquisse une réhabilitation de Staline dont il loue « la sagesse ». Toujours par orthodoxie, il se fait un devoir de préserver l’héritage de ce dernier, issu de la victoire de 1945. Aussi, le leader soviétique suit l’avis de ceux qui le poussent à réprimer sévèrement le printemps de Prague en 1968, cette tentative désespérée des Tchécoslovaques pour se libérer de la tyrannie communiste. Dans une logique de préservation de l’ordre établi et de « souveraineté limitée », les armées du « pacte de Varsovie » (URSS et ses satellites) interviennent pour restaurer une impitoyable dictature marxiste.

Pourtant, avec son premier ministre Kossyguine, il consacre l’essentiel de son énergie à la détente avec le monde occidental – après deux décennies de guerre froide. A ses yeux, le salut de l’URSS, y compris sur le plan économique, passe par cette politique. Brejnev établit des relations personnelles étroites et confiantes avec Georges Pompidou – la France étant à ses yeux la tête de pont privilégiée vers l’Ouest – , avec l’Allemand Willy Brandt et surtout, le président américain Richard Nixon. Brejnev vit dans la hantise permanente d’un affrontement militaire avec l’Ouest. La détente se traduit par la signature d’importants accords de désarmement nucléaire. Tel est son objectif essentiel. Les rapports de puissance l’emportent sur l’idéologie, comme en témoignent ses relations conflictuelles avec la Chine communiste de Mao, dont le sanguinaire « Grand bond en avant » – qu’il condamnefait des dizaines de millions de victimes.

La mort de Pompidou et la démission de Richard Nixon le déstabilisent. Il ne supporte pas Jimmy Carter, à compter de 1976, son idéalisme et ses « ingérences » en matière de droit de l’homme.  Le régime soviétique réprime impitoyablement tout ce qui lui tient tête : l’auteur de l’Archipel du Goulag, le grand Soljenitsyne et le physicien Sakharov, critique du système totalitaire, font l’objet de persécutions permanentes avec une poignée de dissidents.  Il s’oppose par tous moyens au départ des Juifs qui veulent s’installer en Israël. Puis sous la pression de la bureaucratie soviétique, en particulier d’Andropov, chef du KGB, il ordonne en 1979 l’invasion de l’Afghanistan, considéré comme une chasse gardée de l’URSS, sans avoir anticipé la vigueur des réactions occidentales. Sur fond de vertigineux déclin économique, l’effondrement de la détente, le boycott des jeux olympiques de Moscou par les Etats-Unis et une partie de leurs alliés précipitent l’échec de Léonid Brejnev, qui décédera deux ans plus tard.

L’échec de Brejnev signe l’échec du système totalitaire, fondé sur le culte de la personnalité, le parti unique, le bannissement du dialogue et la diabolisation de toute forme de discussion et de dissidence, le bannissement de la liberté et la sublimation de l’autoritarisme. En ces temps de grand trouble des esprits et d’incertitude sur l’avenir, puissions-nous, aujourd’hui, ne jamais oublier cette sanglante et vertigineuse faillite.

Maxime TANDONNET

 

A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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12 commentaires pour Lecture: Brejnev, l’antihéros, Andreï Kozovoï, Perrin, 2021

  1. Anonyme dit :

    Heureusement que DE GAULLE était la ? sinon les communistes aurais pris le pouvoir,,,,,,,

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    • jfsadys dit :

      Heureusement que les communistes étaient là et se sont ralliés à De Gaulle sinon la France aurait été un territoire sous administration américaine.

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    • lugardon dit :

      Heureusement que les communistes se sont ralliés à De Gaulle sinon la France aurait été un territoire sous administration américaine.

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  2. Mildred dit :

    Monsieur Tandonnet,
    Je ne peux m’empêcher de trouver étrange ce subit intérêt porté à Léonid Brejnev dont le nom « est celui de la médiocrité », précisément au moment où la Russie est de retour sur la scène internationale ?
    Ainsi, Antoine Colonna écrit, dans un cahier de Spectacle du Monde intitulé : « Le retour de l’Aigle russe » :
    « …Si la société russe n’est pas plus exemplaire qu’une autre et continue de panser les plaies du siècle passé, la dynamique qui la traverse fondamentalement est celle des valeurs constitutives de la « Russie de toujours », fort semblables à celles de la « France de toujours ». La famille, la religion, la patrie, qui sont devenues de ce côté de l’Europe des cibles, sont là-bas structurantes de la société qui, tout en étant plurielle, ne cède rien au communautarisme… »

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  3. roturier dit :

    « En octobre 1964, il prend part à une conjuration pour pousser Khrouchtchev à la démission et devient premier secrétaire du parti communiste d’URSS, c’est-à-dire premier dirigeant du pays. »

    Vous imaginez ça ? De tout repos, ça ? Dix ans après Staline ? Sachant que la mort rôde dans les parages des insurgés au pouvoir et que leurs proches ne seraient pas épargnés ?

    Et on nous dit qu’il était « terne » ? « Conformiste » ? « Obéissant » ? « Orthodoxe » ?

    Et si n’était que ça…Colonel de l’armée rouge pendant la guerre qui a vu vingt millions de morts soviétiques…Avez-vous une idée à quoi cela pouvait ressembler ?

    J’en passe. Quelle époque que la sienne, quelle vie, quel lieu. Propices au meilleur et au pire.
    Ainsi que l’homme qui a pu envoyer les chars à Prague ET AUSSI œuvrer pour la paix et la conciliation avec l’Occident.
    Cachant son jeu derrière une bonhommie mais le bouton rouge toujours présent sur le bureau…

    Allons, allons… Mâle alpha première classe, oui…. Sévèrement burné, le Léonid.
    On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Respects.

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  4. Gribouille dit :

    Heureusement, on n’est pas en URSS, ni au Venezuela :

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  5. Furax dit :

    Un costume bien taillé pour « Brejnev la peste », thème du meeting du mouvement « Ordre Nouveau » en 1971 Palais des congrès de la Porte de Versailles à Paris (sans les versaillais) tout ce que comptait la France gauchiste et collaboratrice était là… c’était sans compter sur l’héroïque service d’ordre du mouvement qui en a fait baver aux nervis de la Ligue Communiste révolutionnaire (Krivine). Avoir eu raison trop tôt pour voir les collabo donner des leçons en 2021 ne m’amuse même plus. Une soirée inoubliable. Les temps ont changé mais la dictature covidienne s’avère pire, car si l’on n’a pas tout vu le pire va venir. Cinquante après 1971 que reste-t-il de ce qui était encore un pays dont la voix du Général était écoutée dans le monde? des nains de jardins pervers…

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  6. badin26 dit :

    Il semblerait, en lisant le livre de Jean-Pierre ARRIGNON « Une histoire de la Russie » que l’effondrement du système soviétique soit principalement dû à Khroutchev qui a supprimé le Gosplan et permis aux entreprises de se gérer elles-même créant ainsi une économie virtuelle et au refus du parti d’accepter la moindre réforme. Cette économie virtuelle a précipité le pays dans le chaos; Andropov qui avait lancé un audit de toute l’économie, possédait alors la preuve irréfutable de la chute prochaine du système. J-P. Arrignon ménage Brejnev, A. Kozovoï manifestement un peu moins. La lecture de ces deux livres permettrait je crois de se faire une idée un peu plus précise de cet homme, sans doute à mi-chemin des deux avis.

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  7. there dit :

    Merci pour ce conseil de lecture, livre qui s’annonce passionnant. « Comment un régime totalitaire pourra-t-il s’accommoder d’une leader aussi terne à sa tête? » parce que cela les arrangeait, parce que le pouvoir véritable était caché. Toute ressemblance avec une situation nous concernant n’est absolument pas fortuite. Il est intéressant d’observer que chez eux le loup est sorti du bois (avec Poutine en loup alpha) et alors que chez nous la horde de loups est bien planquée dans les fourrés, on ne saurait être trop prudents, la période est à l’orage. Notre version 3.0 de Brejnev présente mieux mais elle s’élime assez vite à l’usage. Conseil aux loups : essayez le terne , ça vieillit moins vite.

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    • roturier dit :

      La ressemblance entre la Russie de Brejnev et la France actuelle est manifeste.
      Là-bas comme ici, après chaque mardi il y a un mercredi.

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    • there dit :

      @roturier commentaire d’un dignitaire russe actuel parlant de nous « nous savons où vous allez, on en revient »

      Aimé par 2 personnes

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