Lecture: Darlan, la fin d’une énigme, Geoffroy d’Astier de la Vigerie, éditions Jourdan 2020

Geoffroy d’Astier de la Vigerie est le petit-fils de l’un des principaux protagonistes de l’affaire Darlan: François d’Astier. Grâce à de nombreux documents  et témoignages inédits, il apporte un regard neuf sur les événements qui ont bouleversé le cours de la Deuxième Guerre mondiale sur la rive sud de la Méditerranée, entre novembre 1942 et janvier 1943.

Avec beaucoup de talent, dans un livre passionnant et riche de révélations, l’auteur fait la clarté sur une tragédie mal connue dont les conséquences ont été cruciales pour l’avenir de la France. Il revient sur l’épopée des trois frères d’Astier de la Vigerie, trois grands résistants sous des engagements différents: François, général d’aviation, l’un des principaux commandants de l’armée de l’air en 1940, ayant rallié le général de Gaulle à Londres; Henri, royaliste et nationaliste; Emmanuel fondateur de l’un des réseaux de résistance en zone non occupée, Libération (dont il est peu question dans ce récit).

Au centre de la tragédie se trouve la colère de François d’Astier envers l’amiral Darlan. Ce dernier, à la tête de la flotte française, clame en juin 1940 qu’il refuse la fatalité de la défaite et s’apprête à poursuivre la guerre: « Comme grand amiral de la Flotte, je m’y refuserai [à l’armistice] avec la dernière énergie, la flotte continuera le combat. »  Cependant, il change son fusil d’épaule et accepte un poste de ministre dans le gouvernement formé par le maréchal Pétain. « Comment, vous faites partie de la coalition gouvernementale qui a demandé la capitulation? Je croyais que vous pensiez que c’était une trahison? – Je le pensais comme amiral, mais maintenant, comme ministre de la Marine, les choses pour moi ont changé d’aspect. » Par la suite, devenu le bras droit du maréchal en 1941, Darlan s’engage dans une politique collaborationniste avec l’Allemagne hitlérienne incluant des clauses militaires.

[Eternelle tragédie de l’ambition et de l’ivresse du pouvoir qui conduit au reniement, à l’aveuglement puis à l’irréparable.]

Ulcéré par cette volte-face, François d’Astier, rallié à la France libre, parle désormais de « liquider » Darlan. Ce n’est pourtant pas lui, le grand père de l’auteur, qui s’en est chargé, mais son frère, Henri.

Ce dernier, à l’automne 1942, à Alger, est à la tête d’une conjuration de cinq hommes, dits « les Cinq », pour organiser, en liaison avec Murphy, un diplomate américain, un débarquement des alliés en Afrique du Nord (placée sous l’autorité du régime de Vichy).

Quand celui-ci (opération Torch) survient, le 8 novembre 1942, l’amiral Darlan se trouve par hasard en Algérie. Bien qu’il ait ordonné au nom du gouvernement de Vichy aux forces françaises sur place de combattre le débarquement allié, c’est lui que, par commodité, les Américains désignent comme chef politique et militaire de la France en Afrique du Nord. Pour les résistants de toute obédience, notamment les Cinq, cette désignation est illégitime et insupportable.

Henri d’Astier, tout en étant en charge des questions de police dans l’équipe qui entoure à Alger l’amiral Darlan, organise une conjuration avec l’aide d’un prêtre, l’abbé Cordier et plusieurs personnalités royalistes, pour porter au pouvoir le comte de Paris, dans l’optique d’une restauration monarchique. Ce dernier se prête à l’opération en des termes ambigus: « Non pas en prétendant, mais en rassembleur de tous les Français d’Afrique du Nord ». Pour cela, il faut liquider Darlan qui refuse toute idée de démission.

François d’Astier se trouve en Algérie à la même période, en tant qu’envoyé du général de Gaulle. Il est certes informé des projets de son frère mais n’y prend pas directement part. Lui-même, tout comme les Américains et les Britanniques, n’envisage pas une solution consistant à porter au pouvoir le comte de Paris entouré de de Gaulle et Giraud et encore moins à plus long terme, la restauration de la monarchie.

L’assassinat de Darlan, le 24 décembre par le jeune Bonnier de la Chapelle, exécuté quelques heures plus tard, est ainsi le fruit d’une opération monarchiste dans lequel les gaullistes n’ont pas trempé même s’ils en ont été les bénéficiaires. En effet, à la suite de cet événement aux conséquences titanesques, rien ne s’est passé comme prévu. Le comte de Paris, privé des soutiens sur lesquels il comptait, a renoncé. L’assassinat a ouvert la voie, non pas à la restauration de la monarchie, mais à l’avènement du général de Gaulle et de la France combattante.

Voici un livre limpide qui fait la clarté sur des événements d’une rare confusion, bien écrit et remarquablement documenté. Je le recommande aux passionnés de cette période.

Maxime TANDONNET

 

A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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11 commentaires pour Lecture: Darlan, la fin d’une énigme, Geoffroy d’Astier de la Vigerie, éditions Jourdan 2020

  1. Koufra dit :

    Cela dit au finale .., faut il encore soutenir la république ?
    Pour survivre elle devient l’antithèse de la Nation…
    Une monarchie constitutionnelle a le mérite d avoir quelqu’un qui soit intéressé dans le temps à incarner l état et la nation au delà de la politique.

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  2. Annick Danjou dit :

    Ah mais dites donc Maxime on en apprend des choses chez vous!!je suis stupéfaite de voir et de lire tous ces érudits et férus d’histoire moi qui en connais si peu, je l’avoue. A part nos ancêtres les gaulois et Charlemagne à la barbe fleurie, Vercingétorix et Charles Martel etc… je blague un peu quand même, mais plus je lis les commentaires de vos fidèles lecteurs(trices) plus je me dis que l’histoire est un éternel recommencement alors pourquoi se morfondre, critiquer, chercher des issues, passer du temps à chercher des passages anciens rappelant les événements d’aujourd’hui? Laissons faire puisque nous n’avons plus aucun pouvoir et que nous ne pouvons rien changer. Espérons… c’est tout ce qui nous reste et je ne vais pas vous dire ce que j’espère car vous ne le publieriez pas!!! Cherchons dans les événements historiques ce qui pourrait nous faire plaisir aujourd’hui et attendons!!!

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    • roturier dit :

      Notre nature humaine et notre survie en tant qu’espèce nous obligent à essayer de connaitre l’avenir pour deviner les conséquences futures de nos gestes actuels. MAIS on ignore l’avenir. Nous sommes donc réduits à tenter d’extrapoler du passé.
      DONC qui oublie son passé est condamné à le revivre. Voilà la raison de s’intéresser à l’Histoire.
      Encore faut-il se rappeler la VERITE sur le passé ; et justement, pas les historiettes qui nous arrangent et qui nous font plaisir MAIS qui, in fine, s’avèrent mensongères et nous leurrent vers des choix erronés.
      D’où la passion de l’Histoire. Ni futile ni superflue, elle est vitale.

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    • Annick Danjou dit :

      Merci roturier pour votre commentaire. Je m’intéresse à l’histoire évidemment même si je n’ai pas vraiment de temps à consacrer à la lecture de livres historiques. J’apprécie d’ailleurs les articles de Maxime qui me permettent toujours d’en apprendre un peu plus.
      Notre histoire est en train d’être réécrite et apparemment sans beaucoup d’opposition virulente. Donc, dans quelque temps les jeunes ne retiendront que ce qui est réécrit et enseigné et ils n’auront que faire de tout ce qu’on pourra leur raconter. Il ne faut pas oublier que si le blog de Maxime attire chaque jour de nouveaux lecteurs, ce qui est heureux et important, la masse reste engluée dans ce qu’elle reçoit comme information et n’a pas du tout envie de sortir la tête. Le drame est là!!!

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  3. H. dit :

    Bonjour Maxime,

    Peu avant qu’il ne décède, j’ai eu la chance de partager un repas avec Bob Maloubier (https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Bob_Maloubier). Entre autres ouvrages, il a écrit en 2009 « Les coups tordus de Churchill » et un peu plus tard « Agent secret de Churchill ». Je me souviens très bien le moment où il a évoqué son amitié avec un certain Bonnier de la Chapelle qu’il connaissait très bien. Toujours impressionnant de se trouver face à un monument d’histoire lorsqu’on est passionné. Dans un de ces deux ouvrages, il évoque ce triste épisode et le lâchage, sans compter le zèle mis pour l’éliminer, de son ami à qui il avait été promis beaucoup.
    Merci pour ce conseil de lecture. Bon après-midi,

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  4. cgn002 dit :

    Vous écrivez:
    « Eternelle tragédie de l’ambition et de l’ivresse du pouvoir qui conduit au reniement, à l’aveuglement puis à l’irréparable’.
    Tragédie potentielle permanente de notre humanité dans laquelle les questions politiques tournent incessamment sous la question entre les convictions et leur trahison.
    Inconstance de l’homme politique qui bascule tellement facilement dans ses pulsions les plus abjectes. Celui qui en est le plus réticent dans ses discours…
    Mais votre phrase dit en peu de mots la même chose…
    La question est de savoir pourquoi cette bascule entre le bien et le mal est aussi fragile…
    Et pourquoi elle est si peu lisible…

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  5. roturier dit :

    Et moi, je  » recommande aux passionnés de cette période » d’ouvrir les yeux.

    De remettre les choses dans le contexte ; ne pas se laisser berner par la glorification d’une mythique « résistance » dont la véritable importance était marginale, sinon négligeable, au moins jusqu’au débarquement allié (américano-britannique, en vérité) en Normandie en juin 1944.

    Et encore : auparavant, surtout dès l’invasion allemande de l’URSS (opération Barbarossa, juin 1941) la résistance était majoritairement du fait des communistes qui se battaient pour leur propre « agenda » ; très peu des nationalistes français, encore moins des royalistes, vu que certains en avaient parfois des étranges accointances avec Vichy.

    Alors que 99% des Français s’accommodaient de l’occupation comme ils pouvaient, certains en collaborant avec. Quoi d’étonnant sachant que la France était Pétain, collabo zélé en chef.

    Ceci rappelé, on peut naturellement se gargariser des frères d’Astier. Santé !

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  6. Koufra dit :

    Bonjour Maxime

    Finalement c’est une situation qui s est passé à plusieurs reprise dans l histoire du gaullisme, on voit le complot, on y participe pas et on est en position d en récolter les résultats.

    Avec plus ou moins les mêmes protagonistes (réseaux cagoulards) on aura le coup d état de 1958.

    Mouvement qui sera une bonne part de l OAS plus tard … et finira à l Élysée avec François Mitterrand.

    Amitiés

    Koufra

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  7. laregie41 dit :

    Une pierre de plus dans le jardin des orléanistes.

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