lecture: Montherlant sans masque, Pierre Sipriot, T. 1 et 2, Robert Laffont 1982 -1990

Henry de Montherlant méritait bien quelques heures dans la canicule de cet été, à dévorer cette monumentale et passionnante biographie, déjà datée, mais écrite par l’un des amis les plus proches de l’écrivain en ses dernières années. Elle fait le récit de l’un des plus grands romanciers et dramaturges français du XXe siècle, longtemps reconnu comme tel, et aujourd’hui largement pestiféré, maudit. Qui lit encore Montherlant? Et qui se passionne encore pour son théâtre?

Né en 1895 à Paris, issu d’une famille de l’aristocratie décadente, élevé par une grand-mère ultra conservatrice et catholique qu’il vénérait, traumatisé par son renvoi d’un établissement scolaire catholique en raison d’une passion amoureuse pour un collégien plus jeune que lui, Montherlant se rebelle dès l’adolescence contre les valeurs de son milieu d’origine. Mobilisé sur le tard et dans des conditions relativement protectrices, il est légèrement blessé lors d’un exercice en 1918 mais n’hésite pas à mettre en valeur cette blessure pour faire valoir une image de combattant héroïque qu’il n’a pas été.

De petite taille, robuste, le visage émacié,  Montherlant est un inclassable. Il se rend célèbre par son exaltation de l’héroïsme, du sport, de la tauromachie qu’il pratique et sublime dans son roman Les bestiaires. Critique acerbe de l’hypocrisie bourgeoise et de la féminité, il obtient l’un de ses plus grands succès de librairie avec Les jeunes filles. Profondément patriote, outragé par le déclin de la France dans les années 1930 face au péril hitlérien, il renonce à publier « la rose des sables« , virulent pamphlet anticolonialiste,  par crainte d’affaiblir l’image de son pays dans une période aussi dramatique (le livre ne sortira qu’après la Seconde guerre mondiale).

Ses principaux chefs d’oeuvre, sans doute, sont pour le théâtre: « la Reine morte », le Maître de Santiago », « Malatesta ». Ces pièces qui font de lui l’un des plus grands dramaturges français du XXe siècle, développent une vision tragique de l’histoire, du déclin de la civilisation occidentale et de l’invasion de la médiocrité :  « Je n’ai rien à faire dans un temps où l’honneur est puni, où la générosité est punie, où la charité est punie, où tout ce qui est grand est rabaissé et moqué, où partout, au premier rang, j’aperçois le rebut, où partout, le triomphe du plus bête et du plus abject est assuré. Une reine, l’Imposture, avec pour pages le Vol et le Crime, à ses pieds. L’Incapacité et l’Infamie, ses deux sœurs, se donnant la main. Les dupeurs vénérés, adorés par des dupes. Est-ce que j’invente? » (le Maître de Santiago).

La biographie monumentale de Pierre Sipriot (1000 pages en deux tomes)  est structurée autour de l’oeuvre de Montherlant, incluant de multiples documents inédits. Cependant, elle ne cache rien d’une vie privée qui le rend aujourd’hui quasiment infréquentable. Loup solitaire, intime avec l’écrivain diplomate Roger Peyrefitte dont il partage les goûts, il organise son existence – en dehors du travail d’écriture – comme une chasse aux (très) jeunes adolescents, qu’il séduit parfois avec la complicité de leurs mères en jouant sur l’instinct de protection paternelle.

Ni résistant, ni collaborateur, revendiquant sa solitude et son refus de toute allégeance, il cultive l’ambiguïté sous l’occupation allemande: non seulement la Reine Morte est jouée en 1942, mais une interview, donnée  à la presse collaborationniste (la Gerbe), le montre en admirateur de « l’ordre viril » qu’incarne le soldat allemand. Toutefois, le racisme, l’antisémitisme et la tentation totalitaire paraissent absents de ses écrits.

Dès lors, Montherlant, incroyant mais périodiquement de retour à la mystique chrétienne, ne se faisait pas la moindre  illusion sur sa place dans la postérité, se sachant à l’avance condamné par les époques à venir. Le désespoir, la solitude, la conscience de la cécité qui le gagne, le poussent au suicide en 1972.

Le cas Montherlant soulève l’éternelle question du lien entre l’oeuvre et la vie privée. Lui les jugeait indissociables et allait jusqu’à affirmer que les plaisirs sensuels l’emportaient à ses yeux sur sa littérature. Faut-il bannir des chefs d’œuvre littéraires en raison de pratiques sexuelles qui paraissent, au lecteur du XXIe siècle,  monstrueuses? Mais alors, si l’on en juge par les mœurs de l’époque dans les milieux de la création, c’est tout un pan de la littérature, de l’art et de la pensée françaises qu’il conviendrait de brûler (Gide, Sartre, Beauvoir, etc.)  Quel étrange contraste entre le génie de l’écrivain et la laideur – l’abjection – de sa vie intime, en toile de fond de cette passionnante biographie… A l’évidence, l’intelligence commande de déconnecter les deux et de lire Montherlant, la gorge nouée par la splendeur de ses phrases, en faisant abstraction d’une vie intime qui donne la nausée.

Maxime TANDONNET

A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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18 commentaires pour lecture: Montherlant sans masque, Pierre Sipriot, T. 1 et 2, Robert Laffont 1982 -1990

  1. nicolasbonnal dit :

    « Un livre qui vous saisira avant de l’être ! » disait alors l’excellent José Artur sur France Inter. Il ne sert à rien de pérorer sur les mœurs d’un génie : « roule, torrent de l’inutilité! », comme il dit lui-même dans le Maître de Santiago. Aujourd’hui nous vivons dans des villes où les princes sont des éléphants.

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  2. lugardon dit :

    Il en est de certains écrivains prestigieux comme de certaines fleurs et de certains champignons: très beaux mais parfois très vénéneux et toxiques. 🙂

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  3. Gerard Bayon dit :

    Bonjour à toutes et à tous,
    Comme tous les lycéens de mon époque, j’ai lu cet auteur ( le songe et les Bestiaires) sans qu’il ne m’ait laissé un souvenir particulier ni d’ailleurs une envie de le relire. Il a fait partie de mes lectures « obligées » que j’ai abordées sans envie, mais peut-être n’étais-je pas encore assez mûr pour l’apprécier.
    Heureusement nos académiciens lui ont ouvert leur porte et se sont limités à honorer son œuvre sans trancher l’éternel débat entre « l’ange et la bête » qui partage toutes nos consciences et qui refait surface régulièrement. .

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  4. Sganarelle dit :

    Si je me souviens bien il est l’homme qui a écrit :
    «  les gens qui m’aiment m’étonnent toujours »
    Tout un programme qui explique son amertume et sa fin.

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  5. Cosset alain dit :

    Henry de Monterlant, s’il a été un homme imparfait est un écrivain à l’esprit fin dont il convient de posséder les oeuvres fortes et belles.

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  6. Mildred dit :

    Monsieur Tandonnet,
    J’ai beaucoup lu Montherlant dans ma jeunesse et « Mais aimons-nous ceux que nous aimons ? » dans les vingt dernières années.
    Je reprends donc ce livre. J’y trouve une carte postale m’ayant servi de marque-page datée du 14/08/ 2002. Et j’y trouve aussi un grand article de Philippe de Saint-Robert que j’avais découpé dans Le Figaro daté du vendredi 20 septembre 2002, que j’avais soigneusement plié dans le livre.
    Je relis l’article et je relève pour vous :

    « …L’écriture fait corps avec la pensée : c’est cela qui est indissociable, et non l’infime d’une vie avec l’intime d’une oeuvre, et c’est par là que Montherlant est un écrivain exceptionnellement complet. S’il dérange, c’est qu’il s’impose encore : il faut donc le couper d’un trop grand public, qu’i pourrait toucher au risque de remettre en question les modes du moment et ce « conformisme du désordre, pire que le conformisme de l’ordre »….
    …Il est toutefois permis de se demander s’il n’y a pas, dans la littérature actuelle, tout occupée qu’elle est à masquer son insignifiance, un complot des biographes contre les auteurs, qu’encourage la propension de nos contemporains au vite-lu et à la facilité : en croyant approcher une oeuvre par une biographie, non seulement on cède à une curiosité qui peut être bienveillante ou malsaine, non seulement on se met dans la dépendance du jugement personnel et parfois hâtif ou vengeur du biographe, mais on se prive, alors que toutes les vies se ressemblent, de la découverte de ce qu’il y a d’unique en toute oeuvre… »
    Philippe de Saint-Robert – Montherlant trente ans après – Le Figaro

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  7. laregie41 dit :

    Maxime Tandonnet,
    Faudrait-il dissocier l’homme de son œuvre ? C’est très nouveau, je croyais que jusqu’à présent on jugeait l’arbre à ses fruits.
    En résumé, vous exaltez l’idéalisme d’un homme qui n’a jamais pu le traduire par des hauts faits dans sa vie, englué qu’il était dans ses turpitudes. Bref l’exemple à ne pas suivre. Est-ce bien le message que vous voulez nous faire passer ? Je n’ai jamais lu Montherlant, et votre article me confirme que j’ai bien fait de l’éviter.
    Transposé sur le plan politique, c’est le reproche qu’on peut faire au RN ex-FN : Un programme qui attire beaucoup de monde, mais surtout se débrouiller pour ne pas prendre le pouvoir. Ça fait plus de 30 ans que cette impasse (ou cette imposture) dure.

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    • pasdebol dit :

      Si l’on doit juger l’arbre à ses fruits, doit on s’intéresser aux terreaux qui l’ont fait grandir ?

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  8. Furax dit :

    Montherlant était sévère avec la société de son temps… que n’aurait-il dit aujourd’hui? j’étais sans doute trop jeune pour apprécier ses romans ou son théâtre ou simplement le comprendre? raison pour laquelle je n’en ai pas gardé un souvenir impérissable.. c’est ainsi. Ado je lisais tout ce qui me tombait sous la main, Gide, Colette, Mauriac, Bazin, Claudel, Sartre etc.. Sartre avait tout mon intérêt mais Céline m’a fait l’effet d’une bombe! On peut lire utilement la lire de Frédéric Vitoux sur la vie de LFC (1000 pages) en livre de poche. Continuez ce que vous faites tant bien même je ne partage pas toujours vos avis.

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  9. Coucou dit :

    Bonjour,

    Ce stoïcien affirmait qu’il ne croyait pas en Dieu. Le général de Gaulle le décrivait “longeant indéfiniment le bord de l’océan religieux, que son génie ne quitte pas des yeux, ni de l’âme sans y pénétrer jamais” (lettre à Philippe de Saint Robert).

    Mais cet athée écrivait des pièces de théâtre où la religion est un des principaux ressorts : Le Maître de Santiago, Port-Royal, La Ville dont le Prince est un enfant, Le Cardinal d’Espagne.
    Dans ses derniers Carnets, je note ceci, qui me semble ne pas être l’attitude d’un athée convaincu :

    “On peut se suicider et avoir la foi.” (Carnets 1971).

    “Cet homme qui se veut chrétien, s’est tiré un coup de revolver parce qu’ il n’était plus d’accord avec le monde qu’on nous a façonné. Il a fait un signe de croix sur le revolver, l’a baisé et allez-y.” (Carnets 1970).

    “Qu’il serait tentant d’aller dans une chapelle sombre derrière le maître-autel, que ne peuplent que deux vieilles femmes et vous, que n’éclairent que vos “péchés”, bouquet de cierges brûlant à la gloire du Très-Haut, assister à une messe basse dite par un prêtre qui croit.” (Carnets 1970).

    http://www.montherlant.be/biographie-06-mort.html

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    • Coucou dit :

      Bonjour,

      Ce stoïcien affirmait qu’il ne croyait pas en Dieu. Le général de Gaulle le décrivait “longeant indéfiniment le bord de l’océan religieux, que son génie ne quitte pas des yeux, ni de l’âme sans y pénétrer jamais” (lettre à Philippe de Saint Robert).

      Mais cet athée écrivait des pièces de théâtre où la religion est un des principaux ressorts : Le Maître de Santiago, Port-Royal, La Ville dont le Prince est un enfant, Le Cardinal d’Espagne.
      Dans ses derniers Carnets, je note ceci, qui me semble ne pas être l’attitude d’un athée convaincu :

      “On peut se suicider et avoir la foi.” (Carnets 1971).

      “Cet homme qui se veut chrétien, s’est tiré un coup de revolver parce qu’ il n’était plus d’accord avec le monde qu’on nous a façonné. Il a fait un signe de croix sur le revolver, l’a baisé et allez-y.” (Carnets 1970).

      “Qu’il serait tentant d’aller dans une chapelle sombre derrière le maître-autel, que ne peuplent que deux vieilles femmes et vous, que n’éclairent que vos “péchés”, bouquet de cierges brûlant à la gloire du Très-Haut, assister à une messe basse dite par un prêtre qui croit.” (Carnets 1970).

      http://www.montherlant.be/biographie-06-mort.html

      Complément,

      « Les Garçons », d’Henry de Montherlant, splendeurs et misères des amitiés particulières
      L’auteur reprend le canevas de son œuvre de jeunesse « La ville dont le prince est un enfant » dans ce roman mettant en scène les pensionnaires d’un collège catholique. Cet article a été publié dans « Le Monde » le 19 avril 1969.

      Par Pierre-Henri SIMON de l’Académie française Publié le 19 avril 1969 à 00h00 – Mis à jour le 21 juin 2019 à 14h23

      https://www.lemonde.fr/archives/article/1969/04/19/les-garcons-d-henry-de-montherlant_2439118_1819218.html

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  10. Janus dit :

    Les talents littéraire ou philosophique ne requièrent pas une moralité à toute épreuve et pour paraphraser la formule biblique : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». Ceci dit, on ne peut pas comparer des corrupteurs forcenés comme Gide, Montherlant ou Sartre et Céline dont les délires sont d’un autre ordre.
    L’homme est ainsi fait que la connaissance du sujet ne doit pas masquer la qualité de l’œuvre, sous peine de refuser toute la littérature (Que dire d’Agrppa d’Aubigné, Montluc, Retz, Laclos, Chateaubriand, Michelet, Green et tant d’autres…) et la qualité de la réflexion sur l’homme et ses ressorts profonds qui ne sont pas tous ragoutants.
    Merci encore de votre éclectisme, votre sagesse et l’effort que vous faites pour nous faire partager vos réflexions

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    • laregie41 dit :

      Il y a toute une différence entre cacher ses turpitudes (et tâcher de les combattre), et s’en prévaloir publiquement ou y inciter son prochain par le biais de ses œuvres. De ce fait, la réplique du Christ est ici hors-sujet. « Malheur à celui par qui le scandale arrive » est plus à propos et devrait soulever notre compassion.

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  11. Sganarelle dit :

    Si on ne dissocie pas l’homme de son œuvre on ne trouve plus d’hommes ou de femmes de talent qu’on puisse admirer. Que ce soit Montherlant Gide Verlaine Colette et bien d’autres. il semblerait plutôt qu’il soit impossible d’avoir du talent si on est simplement « normal » et je me souviens d’une phrase tirée d’un film célèbre d’Orson Wells qui faisait référence aux Suisses donnés en exemple avec le « coucou clock « pour référence.. La souffrance engendrerait la création et toute forme de génie à ses perversités.
    Dans cette époque d’après guerre on a vu arriver Anouilh Sartre Gide Montherlant Camus Céline et j’en passe ..Tous avec plus ou moins leur côté sombre et atypique mais tous avec une création un style des idées et une façon de les éxprimer. Cette époque d’éclosion avait soif de romantisme et de littérature.
    Actuellement c’est le vide , la faute au politiquement correct ou au manque d’imagination? les écrivains actuels se racontent avec leurs turpitudes , leurs prédécesseurs les cachaient et cherchaient ailleurs leur inspiration.
    Reste que tous sont le reflet de leur époque et que ce soit dans la peinture ou ailleurs ils sont le reflet à l’image du temps et des hommes qui y vivent.

    Aimé par 4 personnes

  12. MARECHAL dit :

    Maxime Tandonnet.
    Vous faites plus que de simplement transmettre, vous donnez le battement de la vie à vos lecteurs face à cette sécheresse politique ambiante. Chaque jour, vous édifiez ma maturité sous un angle inhabituel. Merci vraiment ..

     » L’amitié homme-femme est ce que la musique est à l’instrument qui la produit. L’amitié homme-femme est une musique, parfaitement immatérielle et céleste, parfaitement différente de la sensualité, mais qui n’existe que par elle. »
    Henry de Montherlant.

    Aimé par 3 personnes

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