La fin de la culture générale

Le Monde de lundi a révélé les grands lignes du projet Thiriez de suppression de l’ENA, décidée par le président de la République. L’esprit du projet est analogue à celui qui préside à la réforme des retraite: d’inspiration jacobine, poussant à l’uniformisation. Il s’en dégage en effet l’idée d’un tronc commun à tout l’encadrement supérieur de l’Etat, fusionnant les métiers les plus divers dans un moule unique: hauts fonctionnaires (directeurs, préfets, ambassadeurs), commissaires de police, magistrats de l’ordre judiciaire, administrateurs territoriaux, directeurs d’hôpitaux. [A tout le moins, c’est ce que l’on comprend de l’article du Monde.]

Au cœur de ce projet de réforme: la suppression de l’épreuve de dissertation et d’oral de culture générale des concours d’entrée qui seront professionnalisés, c’est-à-dire principalement axés sur des entretiens de motivation et de personnalité. On voit bien l’idée sous-jacente à cette réforme. La priorité est d’en éradiquer la dimension intellectuelle, jugée discriminante et inégalitaire. Pour favoriser la diversité, il conviendrait ainsi de supprimer des concours toute notion de performance académique. La suppression de l’épreuve de culture générale qui fait appel à un bagage historique, littéraire, sociologique et philosophique, va dans le sens de l’élimination de ce qui reste d’indépendance et d’esprit critique dans le recrutement de l’encadrement supérieur de l’appareil d’Etat.

Dans le même esprit que la suppression du concours d’entrée à sciences po, cette réforme vise à renforcer le choix discrétionnaire du pouvoir politique sur la sélection des futurs responsables de l’appareil d’Etat. L’entretien de personnalité, bien plus que les épreuves écrites anonymes, donne la part belle au recrutement sur la base d’un profil individuel au détriment d’une évaluation objective du mérite et des capacités. Au prétexte de favoriser la diversité, la logique à l’oeuvre est celle de toujours plus de conformisme et de servilité envers l’autorité supérieure.

C’est exactement le contraire de ce que je pense: les hauts responsables de l’Etat, préfets, ambassadeurs, directeurs d’administration, devraient être des esprits libres et indépendants – qu’ils ne sont d’ailleurs que trop rarement –  nourris de l’histoire, de la littérature et de la philosophie, de la passion des livres, capables de conseiller le pouvoir politique – sans se substituer à lui – en toute liberté de pensée et de réflexion et avec toute la hauteur de vue que permet la culture générale, c’est-à-dire, la curiosité intellectuelle. Mais aussi capables de lui résister quand il se détourne du bien commun.

Maxime TANDONNET

A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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37 commentaires pour La fin de la culture générale

  1. Citoyen dit :

     » projet Thiriez de suppression de l’ENA  »
    Vu le type de profil, d’un certain nombre d’individus qui sont sortis de là, cette école ne manquera à personne !…. Le nuisible qui squatte le château, ainsi que son acolyte de Matignon, en sont des caricatures …
    D’ailleurs, Eric Verhaeghe, qui est lui-même passé par là, en convient parfaitement et a fait un billet sans ambiguïté sur ce sujet, ici :
    https://www.lecourrierdesstrateges.fr/2019/04/28/supprimer-lena-une-decision-tardive-et-insuffisante-pour-renouveler-les-elites/
    Cela dit, le fait de supprimer cette école, ne présume en rien de ce qui la remplacera … Et là, il a de fortes chances, comme c’est systématiquement le cas avec la clique qui détruit ce pays, que le remède soit pire que le mal …
    Au-delà de la perte de la culture générale, qui peut être un problème, il a pire à craindre, … par le fait que, d’inspiration de la secte en place, la remplaçante soit en réalité une école de formatage des cervelles, avec pour unique ambition de fabriquer des toutous encore plus serviles à la caste …

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  2. charles902 dit :

    « Laissez dire les sots. Le savoir a son prix ». je suis certain qu’à terme les meilleurs s’affirment comme tels.

    Mais il faut bien dire que les temps sont à la nunucherie. Et moi qui ne suis qu’un « vulgum pecum », me voilà a penser que j’en sais plus que nos élites (nos zéros?) actuelles.
    Mon père me ravissait de sa culture générale. Et moi, je crains que la mienne, si réduite, ne barbe mes descendants.
    Allez, c’est décidé: dansons avec les loups: je vais me lancer en politique ou j’amènerai, avec tous les autres, le concours de mon incompétence.

    Aimé par 2 personnes

  3. Zonzon dit :

    La fin de la culture générale ou la fin de la Culture ?

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