Affaire Polanski, qu’en penser?

L’hypocrisie et de bêtise s’emmêlent avec une vigueur toute particulière dans l’affaire Polanski et le film de ce dernier, « J’accuse ». Tout ce qu’on lit et entend, dans les deux camps, est étrangement aussi détestable.

Les arguments brandis par certains défenseurs du cinéaste sont affligeants. N’étant pas condamné, ce dernier devrait bénéficier, aux yeux du public, de la présomption d’innocence. D’ailleurs, toujours selon eux, les déclarations tardives de sa dernière accusatrice, 35 ans après les faits, seraient la preuve de l’acharnement contre lui, tout comme les autres accusations du même type, formulées par au moins une dizaine de personnes déclarant avoir subi le même sort, parfois mineures. Bref, les admirateurs du cinéaste n’ont aucun scrupule à traiter ces femmes, implicitement, de menteuses. Or, tous ces témoignages, concordants, laissent peu de place à l’éventualité d’une conjonction de mensonges. Et ils le savent. D’ailleurs, au moins dans l’affaire de la fillette de 13 ans violée dans des conditions particulièrement sordides, les faits ont été en partie reconnus et M. Polanski a fui la justice américaine.

Tout cela donne bien, une fois de plus, l’image d’un star-system hors sol, d’une coterie de célébrités qui se protège et s’auto-excuse. Ce microcosme ne cesse de donner des leçons de morale à tout le monde mais se complaît lui-même, hors des regards, dans l’abjection. Un ouvrier, un maçon, un employé de mairie, un fils de notaire, accusés des mêmes faits, par autant de femmes, dans les mêmes circonstances, ne bénéficieraient pas d’une once d’indulgence de la part du même microcosme et du rappel au principe de présomption d’innocence.

Le viol, qui plus est doublé de pédophilie, est l’un des crimes les plus monstrueux qui puissent être, à égalité avec le meurtre. Par son effet sur la destruction de la personnalité, il est fréquent que les victimes ne puissent parler que des décennies plus tard. L’horreur absolue du viol, un crime contre l’humanité, utilisé massivement dans les  génocides, ce microcosme, avec la complicité d’un vaste troupeau, fait semblant de l’ignorer quand une affaire le dérange.

Il est d’ailleurs particulièrement inique de comparer le cas du réalisateur avec celui de Dreyfus. Le capitaine, de confession juive, est un héros français de l’histoire, victime d’une erreur judiciaire et d’une épouvantable machination antisémite, atrocement calomnié et martyrisé. M. Polanski, lui, est sûrement un merveilleux artiste, mais rien de son histoire personnelle connue n’appelle la qualification de  héros.

Autre argument fréquent: bien d’autres, dans le star system mais aussi les médias, la politique, l’entreprise, partout où il y a rapport de pouvoir et de domination, au fond, se sont rendus coupables des mêmes actes, en toute impunité, en toute banalité. Dans les années 1970, certains quotidiens français les plus respectables, il est vrai, ont publié des pétitions appelant à la dépénalisation de la pédophilie. Et leurs signataires trônent aujourd’hui au sommet des institutions et de leur respectabilité.  Argument irrecevable: l’infamie n’excuse pas l’infamie.

Alors, faut-il boycotter le « j’accuse » de Roman Polanski? Les appels au boycott ou les blocages de cinémas relèvent d’une autre forme d’infamie. Ce film est le fruit du travail, sur plusieurs années, de centaines ou de milliers de personnes qui y ont consacré une partie de leur vie. Il semble être une grande réussite cinématographique et une belle leçon d’histoire. Aller voir un film, lire un livre, écouter une musique ou admirer un tableau ne signifie en aucun cas approbation des actes de leur créateur. Sinon, combien d’écrivains, de compositeurs, de peintres ou de créateurs faudra-t-il bannir au point d’annihiler tout un pan de la civilisation?  Pourquoi ne pas simplement reconnaître que la création et la beauté émanent parfois du mal?

Ensuite, c’est à chacun de se déterminer en son âme et conscience. Il n’est pas interdit non plus, individuellement, de ressentir, devant toute cette affaire, un immense dégoût et un profond écœurement qui l’emportent sur le désir de voir ce film. Et d’ailleurs, les excellents ouvrages et les films sur l’affaire Dreyfus ne manquent pas pour qui veut en apprendre davantage.

Maxime TANDONNET

 

A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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22 commentaires pour Affaire Polanski, qu’en penser?

  1. Pheldge dit :

    @ Annick Danjon : « c’est la religion qui a imposé à la femme sa soumission à l’homme en toutes circonstances … » non, désolé, c’est avant tout, la biologie ! les religions n’ont fait que constater cet état de fait.

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    • Annick Danjou dit :

      Pheldge, soit vous n’avez pas compris mon commentaire, soit je ne comprends pas votre réponse, mais je crois qu’il faudrait que vous expliquiez plus en détails ce que vous dites.
      Comment la biologie a t’elle pu imposer à la femme sa soumission à l’homme en toutes circonstances? Là c’est un grand mystère pour moi.

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    • Pheldge dit :

      vous écrivez  » Mais c’est la religion qui a imposé à la femme sa soumission à l’homme en toutes circonstances et qui a mis dans la tête de l’homme qu’il était le maître et seigneur. « , et je vous rappelle juste que chez bon nombre de mammifères, (biologie) le mâle est dominant … et que c’est le cas des sociétés humaines : »L’anthropologue Françoise Héritier écrit : « Les seuls exemples que l’on a [des sociétés matiarcales] sont mythiques. Des sociétés où le pouvoir serait entre les mains des femmes avec des hommes dominés n’existent pas et n’ont jamais existé. […] Il n’y a pas de sociétés matriarcales, parce que le modèle archaïque dominant sur toute la planète est en place dès le départ. Dès que l’homme a conscience d’exister, que son cerveau commence à fonctionner, qu’il cherche à donner du sens, le modèle s’installe, en réponse nécessaire aux questions posées […]. La société des Amazones telle qu’elle est présentée ne relève que du mythe horrifié des Grec » extrait de https://fr.wikipedia.org/wiki/Matriarcat

      Et pardon d’avoir mal écrit votre nom dans mon premier commentaire.

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  2. Georges dit :

    Midred ,une Lapalissade de bon aloi.

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  3. EMarquet dit :

    On vit une époque « formidable » au sens peu utilisé aujourd’hui de ce mot : « effrayant, redoutable »
    Je n’ai jamais eu un sens de l’humour très développé, et ai toujours pensé qu’on pouvait rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Toutefois, vous faites allusion à la réponse d’AF aux attaques de Mme de H, qui vous donne la nausée. Vous payez ainsi votre tribut à la pensée « correctly ».
    AF a manqué de prudence, et avoir balancé son antiphrase sur LCI, face à une néo-féministe enragée, équivalait à mettre sa tête sur le billot.
    Le viol est un crime qui doit être puni comme tel, encore faudrait-il que ce mot ait gardé son sens exact et n’ait pas, au gré du #me too ou #balance ton porc, subi une extension au moindre geste déplacé ou douteux, et que certaines ne s’en revendiquent pas pour régler leurs comptes ou leurs frustrations.
    Les néo-féministes desservent la cause qu’elles disent défendre. C’est devenu un business comme un autre qui occupe toute une armada de désoeuvrées, de politiques ou de stars en mal de publicité, qui pour certaines doivent leurs carrières à de petits arrangements avec leur vertu outragée. Qu’elles ne viennent pas nous dire qu’elles sont les porte-voix de ces victimes anonymes qui ne se reconnaîtront pas dans tout ces déballages médiatiques, et qui ne verront pas le début du commencement d’une solution.
    On sait qu’en France, les luttes par procuration sont florissantes. La Sncf, Ratp et autres services publics défilent pour les usagers, les enseignants pour les élèves, les soignants pour leurs malades, les intermittents pour la culture pour tous etc…
    Ce néo-féminisme matriarcal devient vraiment pesant pour nous, femmes ordinaires, qui sommes en harmonie avec le sexe opposé, n’entendons pas pour autant nous taire face aux machos de tout poil, sommes prêtes à défendre les victimes d’abus en tout genre, mais refusons la dictature des « pasionarias » de l’égalité. Nous tenons à notre différence et à la complémentarité de l’homme et de la femme.

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    • EMarquet, je n’ai pas le sentiment de payer mon tribut au correctly. J’admirais beaucoup l’auteur de la « Défaite de la pensée ». L’entendre sur LCI, pour défendre Polanski, utiliser l’argument selon lequel la fillette de 13 ans violée était « pubère » m’a fait froid dans le dos. Peut-être parce que je suis père de famille, mais quand même…
      MT

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    • E Marquet dit :

      MT,
      Je suis bien d’accord, ce propos purement factuel, dans le contexte de l’affaire Polanski, est inentendable. Et je regrette qu’un philosophe dont j’apprécie les essais et la pensée, même exaspéré par les inepties d’une virago, n’ait pas su maîtriser son propos, Ce n’était ni le lieu, ni le moment de faire du second ou du troisième degré.
      J’ai travaillé sur bien trop de dossiers traitant de ces affaires sordides, pour ne pas être révoltée par ces comportements criminels et mesurer le drame vécu par les victimes.
      Pour autant, je n’ai pas l’intention de crier avec les louves féministes, qui font feu de tout bois pour faire avancer leur petit commerce, et rajoute du malheur au malheur.

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  4. Opale dit :

    Combien de femmes, combien de témoignages ont été nécessaires pour faire tomber Weinstein ? Une seule n’aurait pas suffi, contre un homme si puissant. Est-ce normal ?

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  5. Timéli dit :

    Dans cette affaire, ce qui m’a étonné, c’est pourquoi avoir attendu autant de temps avant de dénoncer les faits. Je n’arrive pas à comprendre ça.

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    • Timeli, moi ça ne m’étonne pas vraiment, l’impact d’un viol sur la psychologie d’une victime est effroyable. Une blessure intime qui ne les quittera plus. Il arrive qu’elle n’en parle jamais ou bien plus tard. Jeune ado, j’ai vu un film à ce sujet « l’amour violé » qui m’a profondément marqué, puis écouté le témoignage de victimes. Chez une femme, c’est une souffrance, un traumatisme épouvantable et j’ai beaucoup de mal à supporter les commentaires vaguement condescendants, suspicieux, désinvoltes ou ironiques à ce sujet, y compris de la part de femmes.

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  6. Eric dit :

    Bonjour Maxime,
    Bravo pour ce texte qui donne un bon exemple de ce qu’est une pensée équilibrée.
    Il est dommage que nombre de commentateurs de la vie publique ne sachent raisonner qu’en déifiant leurs pairs et en diabolisant leurs opposants.
    Dans le cas de Polanski, ou de n’importe qui, on peut détester la personne et apprécier son oeuvre.
    Après , comme vous le dites, libre à chacun en fonction de son propre rapport détestation/goût pour l’oeuvre d’aller ou non voir ce film.
    Bonne journée,
    Eric

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    • Eric, en plus, au vu de la critique (le Figaro), on peut se demander si on est vraiment en présence d’un chef d’oeuvre… Ou d’une fantastique opération de promotion.
      MT

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  7. JulesXR52 dit :

    A propos de l' »affaire de la fillette de 13 ans violée », vous oubliez un élément capital à verser au dossier: la victime elle-même a demandé qu’on arrête les frais, en vain. Apparemment, ce fait n’a aucune importance. Ce n’est donc plus la victime qui poursuit, c’est la société. Logique, juste ?

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    • Jules, il arrive que les victimes d’un tortionnaire lui accordent leur pardon, mais cela ne change rien à l’atrocité de l’acte commis (pédophilie/viol d’une enfant de 13 ans saoulée et droguée), puis lâcheté de la fuite à l’étranger et il y a tous les autres. Quant aux arguments entendu à la télé de la part de personnalités fort respectables (à 13 ans, elle était pubère), ils donnent la nausée.
      MT

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    • xc dit :

      Un viol fait deux victimes, la personne violée et la Société. Peu importe ce que pense la première. Un tel acte, si contraire aux valeurs, aux intérêts, de la seconde, ne peut pas et ne doit pas rester impuni. Comme les infractions « sans victime » (du type excès de vitesse, jeux d’argent).

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  8. Sganarelle dit :

    Si nous devions faire passer un certificat de bonne conduite à toutes les gloires peintres écrivains ou comédiens de notre patrimoine nous n’aurions pas grand monde à célébrer.
    Il est admis que tout génie est hors norme et que les passions font partie de leur personnalité et ils sont nombreux ceux qu’on honore dans les musées et ailleurs à avoir transgressé les lois.
    Cela ne veut pas dire qu’ils doivent être absous de leur turpitude mais simplement que notre époque hypocrite et faussement pudibonde a tendance à orienter ses indignations selon les individus et suivant ses intérêts.
    Les coutumes et les lois changent au cours des ans il n’y a pas si longtemps que des écrivains venaient parler à la TV de leur tourisme pédophile sans que cela émeuve qui que ce soit. En revanche les homosexuels étaient mal vus. Question de mode? Le vieux barbon épousant une gamine était fréquent’ tout comme les mariages forcés …et cela existe encore …Où est la morale dans un pays laïque qui se moque des religions?
    Mr Polanski a ses faiblesses’ comme certains au gouvernement ou ailleurs .. il a le malheur d’avoir du talent et c’est impardonnable.
    La morale n’est pas élastique , elle ne suit pas les modes , elle est intransigeante , notre époque sans Dieu juge arbitrairement de ce qui se fait ou ne se fait pas et Polanski en paie le prix.

    .

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    • sganarelle, des faiblesses vous disiez?
      MT

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    • Annick Danjou dit :

      Lecture : Ephésiens 5.21-25

       » 21 vous soumettant les uns aux autres dans la crainte de Christ. 22 Femmes, que chacune soit soumise à son mari, comme au Seigneur ; 23 car le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Eglise qui est son corps, et dont il est le Sauveur. 24 Or, de même que l’Eglise est soumise à Christ, les femmes aussi doivent l’être à leur mari en toutes choses. Maris, que chacun aime sa femme, comme Christ a aimé l’Eglise, et s’est livré lui-même pour elle.

      Un monde sans religion dites-vous ? Mais c’est la religion qui a imposé à la femme sa soumission à l’homme en toutes circonstances et qui a mis dans la tête de l’homme qu’il était le maître et seigneur. Je pense qu’un certain nombre de femmes sont violées par leur mari et ne disent rien car ce n’est pas un étranger. Même chose avec la religion musulmane.
      Je suis pour dénoncer les viols mais qu’on arrête un peu d’aller ressortir jour après jour des histoires vieilles de 30 ou 40 ans. Qu’on s’occupe de protéger les jeunes filles actuelles et qu’on change les mentalités si toutefois c’est possible. Quant à Polanski ce qui s’est passé aux US l’a été à une période de débauche sexuelle indescriptible avec drogue et tout le tralala… et bien d’autres faits pourraient peut-être lui être reprochés comme à beaucoup d’autres mecs de cette époque. Quoiqu’il en soit je n’irai pas voir son film j’aurais aimé qu’il affronte la réalité en restant aux usa.

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  9. Gérard Bayon dit :

    Bonjour à toutes et à tous,
    J’irai voir ce film dont toutes les critiques sont unanimes pour reconnaitre sa qualité historique. Cela ne veut pas dire que je cautionne les viols de R. Polansky mais je fais simplement la différence entre l’homme et son œuvre.
    En revanche je suis très surpris du soutien de Nadine Trintignant à ce cinéaste au prétexte que les faits remonteraient à plusieurs dizaines d’années. Quel drôle d’argument qui n’exonère en rien les crimes commis.
    Mais si le microcosme des peoples s’apitoie sur le sort de Polansky pendant que des secrétaires d’Etat préfèrent boycotter le film, libre à eux mais qui parle aujourd’hui des « tournantes » dans certains logements ou caves des quartiers où les forces de l’ordre ne mettent plus les pieds depuis bien longtemps ? Qui parle de ces crimes pour lesquels les victimes n’ont pas d’autre choix que de se taire sous peine d’être un peu plus violentées ou pire ?
    Nous sommes bien dans le monde de l’hypocrisie et de la Tartufferie !

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  10. Mildred dit :

    Monsieur Tandonnet,
    A partir du moment où on ne peut pas empêcher Polanski de faire des films, je ne vois pas au nom de quoi on serait autorisé à empêcher qui que ce soit d’aller voir ses films.

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