Commentaires sur un « Livre vérité » (pour Figaro Vox)

Alexandre Benalla fait son retour au cœur de la vie politico-médiatique française à travers la publication d’un « livre vérité» intitulé « Ce qu’ils ne veulent pas que je dise» (Plon 2019). La violence inouïe de certaines réactions montre qu’il touche à une corde sensible. Bienvenu témoignage, pourtant, qui contribuera peut-être à lever un mystère: comment l’agression filmée d’un couple de manifestants, le 1er mai 2018, place de Contrescape à Paris, a-t-elle pu dégénérer en séisme politique ?

Au-delà de l’anecdote, en effet, ce fait divers mettait en lumière tout un système et une culture de pouvoir, qui dépassent probablement le contexte de l’actuel mandat présidentiel. Il révélait la banalisation de pratiques et d’habitudes qui ne tiennent évidemment pas au seul quinquennat présent mais qui caractérisent l’évolution d’un système, mode de fonctionnement politique dans lequel l’arbitraire et l’improvisation se substituent progressivement aux règles de l’Etat de droit.

Alexandre Benalla a joué pendant plus d’une année un rôle important à l’Elysée, confirmé par son témoignage. Il en était l’homme à tout faire, en charge de multiples missions liées à la vie courante, la sécurité, le rayonnement médiatique: « Une fois à l’Elysée, il s’est chargé de renégocier les contrats avec Hermès pour offrir des cadeaux moins chers aux invités de marque du couple Macron. La Renault Vel Satisblindée qui permet au Président d’avoir de la place pour les jambes ? C’est également lui. La photo avec Vladimir Poutine dans la galerie des glaces du château de Versailles ?Toujours lui. Sans parler de la facture des obsèques de Johnny Hallyday » (extrait d’un article de 20 Minutes).

Est-il permis de se demander par quel cheminement un personnage exerçant, ainsi, un rôle clé dans la République, parvient à un tel niveau d’influence? A l’origine militant socialiste, il se trouvait là, au cœur de la vie de l’Etat, par cooptation, un phénomène clanique et de réseau, mêlant l’affectif, l’ambition et les rapports d’intérêt. Quelles voies de recrutement officielles ont-elles permis de s’assurer de sa capacité à remplir de telles missions et à prendre la mesure du rôle et de ses limites ? Quelle expérience professionnelle ? Quel diplôme ? Quel examen professionnel ou concours ? Quelles validations d’une compétence ?

Dans le privé, une embauche se fait sur présentation d’un CV et après passage de nombreux entretiens. Dans le public, il s’effectue en principe par concours destiné à vérifier l’aptitude d’un candidat. En politique, la justification d’une influence, d’une autorité, s’obtient par le suffrage universel. Or, en l’occurrence, il n’y avait rien de tout cela : ni passage devant une commission, ni concours, ni élection, mais juste le fait du prince, le seul copinage et l’arbitraire. Cette pratique, tellement banalisée depuis des décennies, montre-là ses limites.

Alexandre Benalla, selon son récit, était en charge de responsabilités stratégiques. «C’est lui qui a permis la tenue de tous les rendez-vous de l’entre-deux tours entre Emmanuel Macron, Edouard Philippe, Nicolas Hulot, Dominique Strauss-Kahn ou encore Thierry Solère, en vue de la composition du gouvernement » (20 minutes). Il a exercé une sorte d’autorité de fait, multipliant les interventions auprès de hauts responsables dans tous les domaines. Sur quel fondement légal, transparent, reposaient les compétences exceptionnelles qui lui étaient ainsi dévolues ? Quel poste budgétaire prévoyait de telles attributions ? Quelle place dans les organigrammes?

Cet arbitraire touche à l’apothéose de la décadence d’une démocratie. Dans le régime politique français tel qu’il est devenu, l’emblème élyséen, suivant une logique totémique, écrase toute autre source d’autorité. Il repose sur concentration de l’image du pouvoir dans le visage médiatisé d’un seul homme qui atteint aujourd’hui son niveau paroxystique. Une simple recommandation de lui l’emporte sur la Constitution, la loi et tout règlement. Que reste-t-il du Gouvernement, du Parlement, de l’Administration, de l’indépendance de la Justice ? Bref, que reste-t-il de la Constitution de 1958 ? Et que reste-t-il de l’Etat de droit ?

Alexandre Benalla accuse « les technocrates en costume gris» et affirme avoir été la cible d’un complot de leur part. Cette mise en cause du « Deep State qui dirige la France en regardant passer les politiques » (le Point) est facile et typique de l’époque qui a besoin de ses boucs-émissaires. Elle reflète la guerre de l’esbroufe contre les règles de l’Etat de droit ; le triomphe des provocations médiatiques, des coups d’éclat de la communication et du culte de la personnalité qui écrasent les froides notions d’Etat, de res publica (la chose publique), d’intérêt général et de mérite. Elle correspond enfin aux décisions de supprimer le concours d’entrée à Sciences Po ou l’Ena qui faciliteront demain, encore plus qu’aujourd’hui, l’arbitraire et le copinage à tous les niveaux de recrutement, au détriment des voies régulières et transparentes de reconnaissance d’un mérite et d’une compétence. Le style Alexandre Benalla, par-delà les différences idéologiques ou partisanes et les futures alternances, a sans doute un bel avenir devant lui.

Maxime TANDONNET

 

A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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15 commentaires pour Commentaires sur un « Livre vérité » (pour Figaro Vox)

  1. Orto Graf dit :

    « montre-là ses limites » >>> « montre, là, ses limites » (on ne met un tiret que « la » est un pronom personnel, ici « là » est un adverbe).

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  2. Zonzon dit :

    BENALLA STORY
    D’après « Le Parisien » il relate sa première rencontre avec le chef de l’état, pendant la campagne présidentielle.
    « Direct, le regard droit planté dans mes yeux, la poignée ferme et franche, il se passe chez moi un truc immédiat. Le contact est total. Je sais que je vais le suivre. »
    Voilà un homme qui sait parler de ses réactions physiologiques basales !

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  3. Mildred dit :

    Monsieur Tandonnet,
    Alexandre Benalla sort un livre et voilà toute la classe politico-médiatique qui s’enflamme !
    Pourtant ne sait-on pas déjà tout sur cette non-affaire, car nous en avons connu d’autres et de plus meurtrières sous notre régime gaullien !
    Pourquoi lui donner raison, lui qui persifflait : « Quand on sort du Benalla c’est qu’on n’a plus rien à vendre. » ? Alors que si on voulait y regarder de plus près, on pourrait s’inquiéter de ce qui se passe au Conseil présidentiel des villes où d’autres « frères » de Macron ont été appelés à siéger qui n’ont peut-être pas plus de diplômes que Benalla, mais qui pourraient être plus dangereux que lui :

    http://www.leparisien.fr/politique/banlieues-les-personnalites-du-comite-presidentiel-des-villes-cree-par-macron-18-05-2018-7723617.php

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  4. carlo dit :

    @Infraniouzes
    « Avoir pour proche un aventurier comme Benalla en dit long sur sa méconnaissance des hommes. »
    Absolument, et aussi sur son mépris pour les conventions, les traditions, les formes.
    L’éloge du nouveau monde est une manifestation parmi d’autres de cette folie nihiliste qui s’est emparée de nos élites pour qui plus rien n’est digne de respect, ni les institutions, ni les grandes écoles, ni le langage policé des énarques (auquel ils préfèrent le parler cash des voyous)…
    « ll lui manque la flamboyante personnalité de de Gaulle, l’intelligence d’un Giscard et même la duplicité d’un Mitterrand. Ce n’est qu’un Chirac en plus jeune. »
    Jacques Chirac était beaucoup plus respectueux des traditions et des institutions. Il évitait de se montrer brutal, au moins dans sa relation avec les Français. Il appartenait à cet ancien monde que EM et AB exècrent.

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  5. Infraniouzes dit :

    Jeune ambitieux homme arrivé vite trop haut, E. Macron s’est entouré d’individus qui devaient, dans son esprit, lui permettre de gouverner vite et bien.
    Cet équipage fait de bric et de broc – il suffit de voir et d’entendre ses ministres – ne pourra tenir longtemps. Alors, pour cacher son désarrois, le petit homme s’agite. Il est partout à la fois, se mêle de tout mais bat rapidement en retraite dès que l’affaire tourne au vinaigre. Il s’est crû Napoléon par une fulgurante ascension, mais les victoires impériales n’ont pas suivi. Avoir pour proche un aventurier comme Benalla en dit long sur sa méconnaissance des hommes. Il lui manque la flamboyante personnalité de de Gaulle, l’intelligence d’un Giscard et même la duplicité d’un Mitterrand. Ce n’est qu’un Chirac en plus jeune.

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  6. Sganarelle dit :

    Non il n’est pas «  permis de se demander «  sans montrer une certaine naïveté car enfin il est logique que ceux qui partagent votre intimité et vos faveurs se croient affranchis des règles et autorisé quelques privilèges. Au cours des siècles les éminences grises n’ont pas montré patte blanche diplômée avant d’entrer dans le cercle du pouvoir. Le célèbre barbier de Louis XI en est une illustration.
    Rien de nouveau sous le soleil quand il s’agit de la nature humaine et personne ne peut prétendre détenir la sainteté la vertu la transparence .
    On ne choisit pas seulement une aide un serviteur ou un conseiller sur ses diplômes, on le choisit sur la sympathie l’échange affectif ou l’emprise qu’il peut exercer. Celle de Benalla permet toutes les suppositions .

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  7. Mary Preud'homme dit :

    Comment comprendre qu’un tel guignol, à des années lumières du niveau de ce qui est exigé pour réussir le concours ultra sélectif de commissaire de police ou même d’officier ait pu se retrouver (par l’on ne sait quel miracle) en charge de responsabilités lui permettant d’avoir la main sur les plus hauts gradés de la police nationale, se permettant ainsi de commander ou de réprimander de hauts fonctionnaires de la sécurité publique, ou des officiers de la gendarmerie nationale de loin plus capables que cet énergumène sorti de nulle part et uniquement dévoué à la cause macroniste. ?

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    • Philippe Dubois dit :

      Mon Dieu, Benalla a commis le crime impardonnable de lèse-commissaire !
      Vous devriez aller lire sa bio sur Wiki pour vous rendre compte qu’il en connaît certainement plus en matière de sécurité qu’un gus titulaire d’un Mastère 2 de droit qui passe le concours de commissaire !

      J’exècre Macron mais, comme le dit Sganarelle : 9 novembre 2019 à 06:38, c’est le choix du prince de choisir ses conseiller parmi ses fidèles, au feeling.
      Le prince assume ensuite les conséquences de ses choix

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  8. Aurelien dit :

    Bonsoir, je ne cesse de clamer que Macron est une catastrophe pour la France : corruption, copinage, réseaux d’influence vermoulus, hypercommunication sans action, destruction de l’état régalien,narcissisme pathologique et dangereux.Il nous envoie dans le mur. Sa dernière déclaration sur l’OTAN et l’UE, venant d’un Europeiste fanatique, ne peut que troubler à Berlin ou Washington qui vont bien finir par comprendre que sa politique n’a aucun sens. Du reste comment des anciens ténors de la droite comme Sarkozy peuvent-ils encore lui faire la cours ? C’est pas comme ça que l’opposition va émerger !

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  9. Gérard Bayon dit :

    Bonjour à toutes et à tous,
    Ce petit monsieur est à l’image de son ex patron : un narcisse sans foi ni loi, prêt à tout pour être sur le devant de la scène.
    On a vu ce dont il était capable : une tentative de délit de fuite lors d’un accident alors qu’il était le chauffeur d’un ministre, la violence gratuite un 1er mai en se déguisant avec une tenue de policier usurpée et le parjure lors son audition par la Commission d’enquête du Sénat.
    Que ce minable ait été « couvert » et « protégé » par le président de la République ne fait aucun doute et qu’il ait été la cible de hauts fonctionnaires jaloux de ses prérogatives et de son entregent, quoi de plus normal et humain ?
    Oublions vite ce personnage sans autre intérêt que d’avoir fait trembler un instant le pouvoir et surtout montré les travers que vous citez.
    Sur le fond et sur ce qui peut se vérifier de plus en plus dans de nombreuses entreprises ou sociétés importantes : sans diplômes reconnus et sans relations influentes, il devient aujourd’hui pratiquement impossible de parvenir à des postes de responsabilités importants même en étant un très bon professionnel nécessairement plus dévoué et plus zélé que ses collègues diplômés et expérimentés et il est regrettable qu’un tel olibrius sans morale rende demain cette possibilité encore plus rare au vu de l’exemple qu’il a donné.

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  10. Timéli dit :

    On peut se poser légitimement deux questions :
    1) quel jeu a joué Macron avec Benalla ?
    2) pourquoi Macron lui a-t-il laissé autant de liberté ?
    Et une troisième un peu folle (mais pourquoi pas ?) :
    ~ Et si la parution de cet ouvrage (avec la bénédiction de Macron) était destinée à corriger l’image écornée de Macron dans cette affaire, pour que, précisément, celle-ci ne lui porte pas trop préjudice au moment de la campagne présidentielle de 2022 ? En procédant ainsi, à la moitié de son mandat, il sera plus facile pour les électeurs d’oublier cette regrettable affaire.

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  11. michel43 dit :

    allons Maxime, ,,Pasqua avait quoi comme bagage ,,,il fut pourtant ministre ,,,autour de Balladur ,qui nous faisait barrage ,des haut fonctionnaires alors rien de nouveaux dans ce monde de lèche bottes ,

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  12. carlo dit :

    Que reste-t-il du gouvernement, du Parlement, de l’Administration alors que le PR sous-entend qu’il est l’Etat à lui tout seul ?
    N’est-ce pas ainsi, en effet, qu’il convient de comprendre sa formule  » le port du voile dans l’espace public n’est pas mon affaire » ?
    Si cette formule est choquante, ce n’est pas, comme on l’a dit parfois, parce qu’elle traduit un désintérêt pour la question du voile, mais parce qu’elle révèle que EM confond l’Etat avec sa propre personne.
    Le PR n’est pas l’Etat, pas plus que le président de la SNCF n’est la SNCF.

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  13. artofuss dit :

    A reblogué ceci sur MEMORABILIAet a ajouté:
    De la (défunte?) Res Publica au bon plaisir du Prince…Pire encore que l’arbitraire: vers un Pouvoir sans garde-fous ?…

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  14. Madzi dit :

    Comment pouvez vous qualifier « d’anecdotes » ou encore « de faits divers » les violences quelles soient policières ou autres, êtes vous sérieux ?
    l’usage de la force n’est-il pas l’expédient des pouvoirs faibles…

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