Lecture: Recomposition (le nouveau monde populiste), Alexandre Devecchio, les éditions du Cerf, 2019

« Je dédie ce livre aux sans voix et aux sans-dents, à ceux qui ne sont rien, qui fument des clopes et roulent au diesel, aux ploucs, aux beaufs, aux fainéants, aux déplorables et aux lépreux… Aux miens. » 

Alexandre Devecchio, par cette dédicace, donne le ton de son ouvrage. Le thème général de son essai est la fracture qui déchire tout le monde occidental entre une infime minorité qui détient les leviers du pouvoir politique, judiciaire, médiatique, et la majorité silencieuse, diabolisée sous le terme de « populisme« .

« Alors, révolution, contre-révolution, ou restauration? Plus exactement, il s’agit d’une recomposition. D’autant plus que le mouvement des Gilets jaunes n’est finalement qu’une révolte parmi beaucoup d’autres. Il s’inscrit dans une vague beaucoup plus ample qui touche désormais presque toutes les démocraties occidentales. C’est la victoire du Brexit en Grande-Bretagne, celle de Trump aux Etats-Unis,, de Kurz en Autriche, d’Orban en Hongrie, de Di Maio et Salvini en Italie, dans une certaine mesure celle de Bolsonaro au Brésil et de Zelinsku en Ukraine, mais aussi la percée du FN en France, de Vox en Espagne, de l’AFD en Allemagne, du parti droit et justice en Pologne, de la N-VA flamande, de l’UDC en Suisse, du parti de la liberté ou du forum pour la démocratie néerlandaise, du parti du Progrès en Norvège, du parti du peuple danois ou des démocrates en Suède. »

L’ouvrage pourfend les manipulations de l’histoire auxquelles s’adonnent les maîtres penseurs de notre époque en particulier le dévoiement permanent de l’histoire des années 1930 à des fins de propagande. Non, souligne-t-il, les expressions de révolte populaire qui jaillissent en ce moment ne peuvent en aucun cas être assimilées aux totalitarismes du siècle passé, ni au nazisme, ni au fascisme, ni au communisme. C’est falsifier l’histoire que de le prétendre. Oui, affirme-t-il, il est monstrueux d’opérer un amalgame entre la dénonciation aujourd’hui de l’islamisme radical, et l’antisémitisme des XIXe et XXe siècle.

Il décrit avec talent le phénomène du politiquement correct, c’est-à-dire l’idéologie dominante qui, originaire des Etats-Unis au début des années 1990, vise à imposer dans tout le monde occidental un véritable conformisme de la pensée et à interdire toute liberté d’expression sur les sujets sensibles de l’époque, notamment touchant au dépassement des nations et des frontières, au culte des minorité et au libre-arbitre individuel. La fracture populiste est avant tout, selon lui, une révolte contre cet ordre idéologique ou dictature d’une pensée unique.

Alexandre Devecchio cite Christopher Lasch, décédé en 1995 et « son livre testament »: La révolte des élites et la trahison de la démocratie. La responsabilité initiale de la grande fracture incombe non aux peuples mais aux élites dirigeantes ou influentes, qui ont fait le choix de la sécession, vivant désormais « dans le royaume sans frontières de l’économie mondiale où l’argent à perdu tous ses liens avec la nationalité. »

L’auteur considère que l’immigration et les échecs de l’intégration sont eu cœur de cette monstrueuse déchirure qui ne cesse de se creuser. Cette question fondamentale de notre époque oppose les « élites sans frontières » aux milieux populaires. Les premières, dans un élan qui associe la logique économique du recrutement sans frontière et humaniste de l’accueil inconditionnel,  y voient une sorte d’idéal, de voie royale vers l’avenir radieux. Les seconds, confrontés à la réalité, la ressentent comme une menace pour leur mode de vie et pour la cohésion sociale et un risque de « partition ».

Alexandre Devecchio s’indigne de l’hypocrisie qui règne sur le sujet, le double langage des progressistes, qui adorent l’immigration en public pour se conformer au politiquement correct mais tiennent le discours contraire en privé, à l’image de l’ancien président de la République:

« Quand on lit Finkielkraut, Zemmour, Houellebecq, qu’est-ce que ça charrie? Toujours la même chose, la chrétienté, l’histoire, l’identité face à un monde musulman qui vient, explique-t-il aux journalistes Gérard Davet et Lhomme dans leur livre d’entretien, Un président ne devrait pas dire ça.  Les deux journalistes du Monde ont brisé la règle du off révélant des propos à l’opposé de ceux que le président de la République tient en public. L’immigration? « Je pense qu’il y a trop d’arrivées, d’immigration qui ne devrait pas être là. C’est Sisyphe! On les fait parler français, et puis arrive un autre groupe, et il faut recommencer. Ca ne s’arrête jamais […] Donc il faut à un moment que ça s’arrête. On ne peut pas continuer à avoir des migrants qui arrivent sans contrôle, dans le contexte en plus des attentats. » 

Alexandre Devecchio en appelle pour conclure à une réconciliation entre les deux mondes qui ne partagent plus rien en commun et ne parlent plus le même langage.  « Ainsi, seulement, ceux de quelque part et ceux de n’importe où pourront recomposer un ordre politique fondé à la fois sur la souveraineté des peuples et sur la liberté des individus. Un ordre démocratique en somme. »

Voici un livre passionnant, témoignage capital sur le malaise d’une époque écrit par un jeune journaliste brillant, clairvoyant et d’un exceptionnel courage intellectuel. Issu des quartiers populaires de la Seine-Saint-Denis où il a fait toutes ses études jusqu’au bac, Alexandre Devecchio sait de quoi il parle avec un mélange de conviction et de sagesse qui font le charme de son livre.

Maxime TANDONNET

 

 

 

 

 

 

 

 

A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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6 commentaires pour Lecture: Recomposition (le nouveau monde populiste), Alexandre Devecchio, les éditions du Cerf, 2019

  1. Simon dit :

    Maxime,
    Je casse ma tirelire avec tous les livres que vous nous faîtes acheter😉 ! Je suis en train de lire l’ouvrage de Julien Aubert, très agréable à lire d’ailleurs et je poursuivrai avec le livre d’Henri Guaino.

    J’ai eu l’occasion de discuter avec une journaliste d’un journal de province , avec laquelle j’étais en phase. Nous voyons monter l’intégrisme et le sans limite d’une population nouvelle qui cache de moins en moins sa volonté de nous coloniser, notre « populisme » est un réflexe de survie ! Le seul moment où elle a montré son désaccord, c’est lorsque j’ai dit qu’un de mes enfants etait sous-off car nous aurions dû le dissuader de s’engager, chose plus facile à dire qu’à faire ! Nos »zélites » sont hors sol, ont perdu tout sens commun, sont d’un progressisme inquiétant et insolent. Tant que le confort de vie n’est pas attaqué, n’est pas touché par la violence, beaucoup ferment les yeux.
    Si je dois avoir un jour des petits enfants, je voudrais qu’ils puissent vivre en « doulce France », en paix.

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  2. E Marquet dit :

    A.D. fait partie de ces jeunes essayistes qui ont une vue très juste de l’évolution actuelle de nos sociétés européennes et le courage de s’exposer à contre-courant du politiquement correct qui règne depuis des décennies dans la sphère médiatico-politique, énième trahison des clercs qui nous entraîne loin de « l’utopie de la mondialisation heureuse ».
    Lors d’interviews suite à la parution de son essai « Recomposition », j’ai retenu quelques phrases qui me semblent essentielles :
    « Démocraties d’autant plus fortes et solides qu’elles s’inscrivent dans une histoire et une civilisation ».
    « Retrouver un équilibre perdu entre démocratie et libéralisme, souveraineté des peuples et liberté des individus, volonté de la majorité et respect des droits des minorités ».
    « Les « Centre gauche » et « Centre droit » pour garder le pouvoir ont créé de grandes coalitions (Merkel, Renzi, Macron), ces partis attrape-tout composés des gagnants de la mondialisation, contre des « populistes » qui s’estiment les perdants ».
    « La décomposition du « vieux monde » n’est pas achevée. Il résiste, mais dans la brume, apparaissent déjà les contours du monde à venir. Le populisme ne sera-t-il qu’une étape transitoire ? L’ordre global dont l’Europe a été le laboratoire avancé, semble à terme condamné ».
    « Macron, dernier samouraï d’un modèle à bout de souffle ».
    Et citant Gramsci « Un monde se meurt et un autre tarde à naître ».

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  3. artofuss dit :

    A reblogué ceci sur MEMORABILIA.

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  4. Fredi M. dit :

    Ces élites qui ont trahi sont comptables des morts qui s’égrènent, de la violence qui s’installe. Elles n’ont plus aucune légitimité à faire la leçon aux populistes comme elles ont perdu la légitimité à gouverner la France dont elles sont devenues indignes.
    Le commerce mondial que l’on peut comprendre et admettre ne devait pas être synonyme de l’abandon de la patrie, tout comme Nuremberg ne devait pas devenir synonyme de la déconstruction de l’Europe.
    Nos élites ont tout faux, il nous faut les changer : le poisson a trop pourri par la tête.

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