Lecture: Une juvénile fureur, Bonnier de la Chapelle, assassin de l’amiral Darlan, Bénédicte Vergez-Chaignon, Perrin 2019

Voici enfin, merveilleusement contée, l’histoire de Fernand Bonnier de la Chapelle, ce jeune homme de 20 ans qui mit fin aux jours de l’amiral Darlan, le 24 décembre 1942 à Alger. Et par là même, voici levé l’un des mystères de la Seconde Guerre mondiale.

Il faut le dire d’emblée, cet ouvrage bouleversant, fascinant, passionnant se présente de manière inhabituelle pour un livre d’histoire, un peu à la manière d’un thriller: courts chapitres d’une ou deux pages, non numérotés, absence de notes de bas de page – ce qui ne l’empêche pas d’être admirablement documenté comme en témoigne l’abondante table des références.

C’est l’histoire d’un tout jeune homme d’à peine 20 ans, catholique pratiquant, sans engagement politique bien que penchant à droite (républicaine), aimant la vie, mais élève et étudiant instable, d’un caractère difficile… Ses parents, Eugène, journaliste à Alger, et sa mère italienne – du temps où l’Italie de Mussolini est ennemie de la France – ont divorcé quand il était tout jeune enfant. Son père, seul en charge du jeune homme, désemparé devant son caractère compliqué, le confie dans les années 1930 à son oncle et sa tante à Paris qui l’aimeront et le choieront comme un fils.

A la suite de l’invasion allemande, Fernand à 18 ans vit dans l’obsession de prendre les armes contre l’ennemi. Scolarisé à Stanislas, il prend part à la manifestation des lycéens et étudiants du 11 novembre 1940 sous l’Arc de Triomphe (chère à l’auteur de ce billet!). Recherché par les Allemands, il se cache en province, puis rejoint son père à Alger où se noue son tragique destin.

Vivant toujours dans la hantise de reprendre les armes, entretenant des rapports passionnels mais difficiles avec son père, il ne parvient pas à gagner la France libre à Londres ni à embrasser une carrière militaire – dans l’aviation – en raison de la méfiance qu’il suscite auprès des autorités civiles et militaires d’Alger, fidèles au régime de Vichy.

Il prend part à l’opération, menée par un groupe de résistants,  visant à faciliter de l’intérieur le débarquement américain en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, lié en particulier à deux hommes engagés dans cette action, Henri d’Astier de la Vigerie et l’abbé Cordier, tous deux royalistes.

A la suite de ce débarquement, la prise du pouvoir en Algérie de l’amiral Darlan – qui s’y trouvait probablement par hasard – avec la bénédiction des Américains, suscite sa juvénile fureur. Darlan fut en effet le bras droit du maréchal Pétain à Vichy, engagé dans la collaboration militaire avec l’Allemagne nazie, concédant à Hitler l’usage de bases aériennes françaises au Moyen-orient. En outre, il a ordonné aux forces françaises à Alger, par obéissance à Vichy, de combattre le débarquement allié, causant la mort d’un millier d’Américains et de 4000 Français. Ensuite, il a tourné sa veste, se désolidarisant du régime de Pétain, quand il ne pouvait plus faire autrement et pris le pouvoir à Alger.

Henri d’Astier et l’abbé Cordier, tous deux royalistes, qui veulent appeler le comte de Paris (alors au Maroc) au pouvoir, songent à se débarrasser à tout prix de Darlan et cherchent un volontaire pour le tuer. Ils promettent à Bonnier de la Chapelle la vie sauve s’il accomplit cet acte: il sera de toute façon gracié par le comte de Paris, une fois celui-ci au pouvoir… Prétendent-ils.  Une scène terrible est celle de sa dernière confession: l’abbé Cordier accorde à l’avance au jeune homme le pardon du Seigneur pour l’assassinat d’un traître… Maladroit, s’y prenant à plusieurs reprises, le jeune homme parvient à tuer Darlan dans l’enceinte du gouvernement d’Alger.

L’instruction de son procès, en quelques heures, est tragiquement bâclée, voire truquée. Une pièce qui évoque le rôle de d’Astier (lequel est en charge de responsabilités officielles auprès des autorités françaises) et de l’abbé Cordier est extraite du dossier et dissimulée par la police. Bonnier sera donc considéré comme un assassin isolé et condamné à mort par un tribunal militaire. Jusqu’au dernier moment, il est persuadé qu’il sera sauvé par « ses amis » qui se sont engagés solennellement à lui assurer la vie sauve. D’Astier et l’abbé Cordier s’efforcent de mobiliser leur réseau mais ne vont pas jusqu’à se dénoncer et assumer leur responsabilité, ce qui aurait entraîné un complément d’enquête et accordé un sursis à Bonnier.

La tragédie se noue dans la nuit du 25 au 26 décembre. Eugène, épouvanté, se démène pour tenter de sauver son fils. Pendant toute la nuit, accompagné d’un ami avocat, il frappe à toutes les portes pour essayer d’obtenir sa grâce, un sursis. Aucune ne s’ouvre. Le matin, fou de douleur, abandonné de tous, il poursuit le cortège qui emmène son fils pour être exécuté. Le général Giraud et le général Bergeret, qui ont pris la suite de Darlan, ont refusé la grâce et bien au contraire, exigé que la mise à mort ait lieu sans délai. Pis: dans un communiqué, Bergeret (lui-même ex-homme de Vichy), a accusé Bonnier d’être un agent à la solde de l’ennemi allemand.

Il faudra des années, l’acharnement d’un père et de son oncle, pour que la mémoire de Bonnier de la Chapelle, dont le destin fut comparable à celui de Charlotte Corday,  soit réhabilitée et qu’il soit reconnu comme ce qu’il était: un héros de 20 ans, un héros de la Résistance, dont le geste, le sacrifice, motivé par la passion patriotique, à fait basculer l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale en portant au pouvoir le général de Gaulle à Alger dès 1943 et en replaçant ainsi la France dans le camp des alliés et des vainqueurs de l’Allemagne nazie.

Un chef d’oeuvre, à lire d’urgence et à tout prix…

Maxime TANDONNET

 

 

Publicités

A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

12 commentaires pour Lecture: Une juvénile fureur, Bonnier de la Chapelle, assassin de l’amiral Darlan, Bénédicte Vergez-Chaignon, Perrin 2019

  1. E Marquet dit :

    Est-ce si clair ?
    L’élimination de Darlan servait tellement d’intérêts.
    Le général Giraud qui a été un des acteurs de la condamnation et de l’exécution hâtive de B de la C, a lavé De Gaulle de toute accusation. « H » parle des « Coups tordus de Churchill ». Sir Richards Brooks, diplomate et agent secret britannique, avait rencontré B de la C à plusieurs reprises et a toujours nié qu’il ait travaillé pour le SOE.
    Chaque historien a son analyse et nous, lecteurs, on ne sait toujours pas où est la vérité.

    J'aime

    • E Marquet, peut-être mais la lecture de ce livre, fondé sur l’exploitation de tonnes d’archives inexploitées, ouvertes depuis peu, donne le sentiment qu’une étape décisive est franchie dans le travail de vérité sur cet événement.
      MT

      J'aime

    • new dit :

      Bonjour E.Marquet,

      la vérité saute aux yeux du lecteur. Il y a un exécutant, des juges militaires, des opposants légitimes à Darlan.

      En suivant la logique (les ennemis de mes ennemis sont mes amis) n’y a pas un commanditaire mais des commanditaires que l’on peut unir pour la même raison surtout en temps de guerre : Eliminer le traitre Darlan (d’ailleurs n’étaient-ils pas en relation).

      Et puis deux grands lâches : « Henri d’Astier et l’abbé Cordier » qui ont manipulé un jeune homme.

      J'aime

  2. Mildred dit :

    Monsieur Tandonnet,
    N’ayant pas lu ce livre, je peux toutefois dire, à la lecture de ce que vous en écrivez, que je ne partage pas votre enthousiasme.
    Ce jeune homme – et le fait qu’il soit catholique pratiquant augmente le malaise – dont d’Astier et Cordier se sont servis en en faisant l’assassin de Darlan, en profitant de sa « juvénile fureur », et en lui promettant la vie sauve, est une histoire sordide où le destin du malheureux Bonnier de la Chapelle n’est pas comparable à celui de Charlotte Corday – qui a agi seule – mais plutôt à nombre d’assassins dont le bras a été armé par des conspirateurs, et dont notre histoire regorge.

    J'aime

    • Mildred, vous avez raison, c’est extrêmement sordide et l’attidude de d’Astier comme de l’abbé Cordier en fait des personnages assez repoussants. L’ouvrage ne dit absolument pas le contraire. Cela dit, l’Histoire est chargée de paradoxes et de contradictions. En l’occurrence, un fait particulièrement sordide, le double assassinat, celui de Darlan et celui de Bonnier, se transforme en événement décisif pour la suite de la guerre et le retour de la France du côté des alliés.
      MT

      J'aime

  3. new dit :

    Aujourd’hui Fernand Bonnier de la Chapelle aurait du pain sur la planche car les hommes au pouvoir ressemblent étrangement à Darlan.

    J'aime

  4. Sganarelle dit :

    L’assassinat de Darlan a -t,- il été commandité par les résistants, les royalistes français ou les anglais ? Officiellement jusqu’à nos jours on n’en sait rien , ils étaient nombreux à souhaiter sa disparition et toutes les suppositions sont permises. Reste que ce jeune homme a été ( trop) rapidement condamné et il reste un bouc émissaire. .
    J’e n’ai pas lu le livre mais je sais qu’on a longtemps accusé le comte de Paris de complicité sinon plus. A l’époque l’idée d’une restauration de la monarchie ne semblait pas impossible.
    S’agit -il dans ce livre d’apports de faits nouveaux ou d’une supposition romancée de plusieurs hypothèses ?
    Quoiqu’il en soit cela n’ôte rien de son intérêt au contraire quant au caractère du jeune résistant..

    J'aime

  5. H. dit :

    Bonjour Maxime,

    J’ai rencontré, il y a de cela quelques années, une personne qui avait intimement connu Bonnier de la Chapelle. Cette personne, Bob Maloubier, était un de ses amis et a fait par la suite une guerre brillante au sein du SOE britannique. Il a vécu au plus près ce tragique événement.
    Le temps me manque pour rapporter son point de vue où, si mes souvenirs sont exacts, il faisait mention du machiavélisme churchillien.
    Merci pour ce post et bon anniversaire.

    J'aime

    • H, cela me passionne, racontez moi tout ce que vous savez et ce qu’il vous a dit, je vous en serai reconnaissant!
      MT

      J'aime

    • H. dit :

      Il rapporte le principal dans son livre « Les coups tordus de Churchill » publié chez Calman-Levy en 2009. Il avait le même âge que son ami Fernand qu’il avait connu lorsqu’ils étaient lycéens tous les deux. Ils se sont retrouvés à Alger fin novembre 42. Si je résume ce qu’il écrit, Darlan a bien été assassiné par un complot emanant de l’entourage du comte de Paris. Ce dernier a habilement été manipulé par Churchill qui, en éliminant l’amiral, a court-circuité les américains et conforté, sans en donner l’impression, la position du Gal de Gaulle. La lecture de l’ouvrage vous en apprendra plus.

      Bonne soirée

      J'aime

    • H, intéressant, en effet, mais semble plutôt conforter la thèse du livre dont je fais la présentation.
      MT

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.