Lecture: Ceux de 14, Maurice Genevoix, Flammarion (réédition 2013)

L’ouvrage de près de 1000 pages, préfacé par M. Michel Bernard, se compose de quatre livres: Sous Verdun; Nuits de guerre; la boue; les Eparges.

Ses premiers pages ouvrent le chemin d’un épouvantable cauchemar dont il est presque impossible de décrocher, nuit et jour, tant il emporte le lecteur dans son étrange envoûtement , une plongée apocalyptique dans les ténèbres de l’humanité, le paroxysme de la souffrance et de la peur, quand les notions de vie et de mort ne veulent plus rien dire tant elles se confondent.

Son charme infini tient au croisement de la perfection littéraire et des bas fonds de la condition humaine. Il se présente comme un journal  qui narre au jour le jour l’errance d’un groupe d’une centaine de jeunes gens venus de la France profonde, sous l’autorité bienveillante du lieutenant Genevoix, au gré des ordres et des contre-ordres, dans un oscillation permanente entre les jours d’attente et les heures d’épouvante, sur fond de chute dans le néant, le désespoir et la folie.

Pourtant, au plus profond de l’abîme, de la terreur et de la souffrance absolu, au point où la mort est banalisée et vécue comme l’issue normale d’un calvaire, il reste le lien d’amitié entre hommes plongés dans le même enfer. Le dernier tome, les Eparges, celui de l’assaut piégé d’une tranchée allemande désertée, avant que la crête ne soit dévastée par une vague de bombardements et le régiment de Genevoix anéanti sous les obus, de la perte de son meilleur ami Porchin et la sidération d’en être sorti vivant, est à la fois le plus violent et le plus terrifiant.

« Lorsqu’on a faim, on sert la ceinture d’un cran, on écrit des lettres, on rêve. Lorsqu’on a froid, on allume une flambée, on bat la semelle, on souffle sur les doigts. Mais lorsque le coeur s’engloutit peu à peu en des marécages de tristesse, lorsque la souffrance ne vient pas des choses, mais de nous, lorsqu’elle est en nous-même tout entier, quel recours? A quoi se cramponner pour échapper à cet enlisement? On voit, lorsque l’hiver commence, des fins de jour si lugubres! »

« La laideur et la méchanceté du monde […] sont infimes, par les gouttes de bruine, par les écorchures de nos mains, par le tintement d’une gamelle qu’on heurte […] mais si grandes, si monstrueuses qu’elles soient par l’étalement ignoble des cadavres, par le fracas sans fin des plus lourdes torpilles, elles ne peuvent l’être assez pour dépasser notre force de sentir, pour l’étouffer enfin [… ] Plus nous sommes fatigués, plus notre être s’ouvre et se creuse, avide malgré nous, odieusement, de toute laideur et de toute méchanceté. Que tombent encore ces milliers d’obus, et pour n’importe quelle durée! […] Qu’ils sifflent plus raide encore! Que tout arrive! Que tous ceux qui doivent être blessés le soient dans cet instant, et s’en aillent! Que ceux qui doivent être tués cessent enfin d’être condamnés! »

« Je regarde bien, au passage, la crispation de vos visages, l’angoisse presque folle de vos yeux, cette détresse de la mort qui reste vacillante au fond de vos prunelles, comme une flamme sous une eau sombre… Quel sens? Tout cela n’a pas de sens. Le monde, sur la crête des Eparges, le monde entier danse au long du temps une espèce de farce démente, tournoie autour de moi dans un trémoussement hideux, incompréhensible et grotesque. »

Plongé dans cette lecture, les pitreries politico-médiatiques de notre temps et les grimaces de la France dite d’en haut nous apparaissent comme particulièrement grotesques et futiles. Plutôt que des petits fanions dans chaque salle de classe, l’Education nationale ferait mieux d’imposer, dans les cours de français, la lecture de témoignage hallucinant du sacrifice suprême d’une génération au nom  de l’Honneur.

Maxime TANDONNET

 

 

A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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17 commentaires pour Lecture: Ceux de 14, Maurice Genevoix, Flammarion (réédition 2013)

  1. Serge dit :

    RIen ne justifie d’envoyer à l’abattoir des millions de jeunes
    Cette guerre fut la honte de l’humanité.
    Les meilleures pages de ce grand livre qui vient d’être réédité en poche sont celles où il s’échappe de la guerre pour évoquer la beauté de la nature.

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  2. François-Paul dit :

    Tout à fait d’accord avec ce que vous écrivez. J’ai lu Ceux de 14 il y a quelques années, et j’ai eu la chance de parcourir le secteur des Eparges alors que j’étais officier du contingent, dans l’infanterie qui plus est. Le récit comme les lieux sont impressionnants.
    Et puis, il y a la langue et le style de Maurice Genevoix, d’une élégance, d’une limpidité qui en fait pour moi le français le plus pur. Deux raisons évidentes et impératives de l’enseigner.

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  3. Janus dit :

    Pour ceux qui cherchent des témoignages de ceux qui ont participé à l’effroyable carnage de 14-18, je conseille la lecture du livre énorme de Jean NORTON-CRU : « Témoins » . Ils y trouveront une analyse de ces témoignages sous l’angle de la vérité historique et une recension presque exhaustive des témoignages dignes de foi parmi lesquels les ouvrages du normalien Maurice Genevois figurent en bonne place ( plus de la moitié des promotions de normale sup de la guerre de 14 a trouvé la mort sur les champs de bataille…)
    Merci à vous, Maxime , de mettre à l’honneur ce magnifique écrivain que fut Maurice Genevois dont le témoignage est terrible et en même temps exaltant tant ces jeunes hommes ont démontré leur force d’âme, leur courage, mais aussi leur lucidité dans l’atroce épreuve qui leur fut proposé au début de leur jeune vie d’adulte.
    Puisse cet exemple inspirer nos jeunes crétins penchés sur leur smartphone.

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  4. Sganarelle dit :

    Ce qu’on oublie monsieur Tandonnet c’est l’amour de la patrie la ferveur l’enthousiasme de ces hommes qui sont partis « fleur au fusil » parce que leur éducation ( on dirait maintenant le «  conditionnement » ) était tel à cette époque qu’être »planqué » était la pire honte et se battre un honneur.
    Mon père qui avait perdu une partie de.ses poumons et revenu gazé comme un animal et avait quand même terminé la guerre comme brancardier voyait encore le repli des troupes françaises en 40 comme une lâcheté.
    Rien n’égalera jamais la liesse du retour des soldats en 14. Ceux qui avaient êchappé au massacre et revenus étaient des dieux.
    C’était une génération de héros. L’amour du pays et sa défense était profondément ancré en eux , ce n’était pas une guerre « au nom de l’honneur » c’était une guerre pour la patrie, la sauver de l’envahisseur’ et ils faisaient « leur devoir » si on n’a pas compris ça on a loupé l’essentiel.

    J’ai subi la guerre de 40 et sa défaite mais j’ai été l’enfant d’un de ces poilus qui se sont battus dans des tranchées et sont morts trop jeunes des suites de cette terrible guerre comme vos grands parents . . Enrôlés juste après leur service militaIre de deux ans certains sont restés 6 ans sous les drapeaux mais ils étaient fiers d’avoir donné leur vie pour notre pays et sa liberté.
    Quand on n’a pas assimilé cette ferveur pour la patrie on a loupé l’essentiel.
    Peut-on comprendre ça de nos jours?

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  5. Georges dit :

    Impressionnant .Voilà l’attachement qu’il faut avoir auprès de notre communauté ,l’historique.

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  6. E Marquet dit :

    J’ai lu ce livre il y a bien longtemps, alors que j’écumais les rayons de la bibliothèque de mes parents. Je l’ai conservé : Edition de 1955 (670p.), que MG présentait lui-même dans un avant-propos comme « l’édition définitive de ses récits de guerre, en un volume, au lieu des cinq qu’elle comprenait primitivement, — le texte original en ayant été, au préalable, quelque peu resserré et réduit ». Il l’avait dédié : A MES CAMARADES DU 106
    En fidélité
    A la mémoire des morts
    Et au passé des survivants
    Qui lit encore Maurice Genevoix aujourd’hui ?
    Dans ma petite enfance, il contait, en feuilleton radiophonique, son prix Goncourt «Raboliot ». Sa voix était envoutante, d’autant que, enfouie sous les couvertures, dans le noir, le seul point lumineux de la pièce était celle du vieux poste Philips. J’en ai gardé un merveilleux souvenir . Je n’ai par la suite jamais voulu lire le livre pour ne pas rompre le charme !
    C’était une autre époque !

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  7. André Lugardon dit :

    N. Lemoine
    5,0 sur 5 étoiles
    Remarquable !
    22 mai 2010

    C’est Genevoix et son incroyable talent à transformer les mots en odeurs, en bruits, en images et en impressions .
    Il écoute un vieil homme ayant largement vécu, et nous guide doucement à travers une réflexion sur notre condition, ce que nous sommes, ou plutôt, ce que nous sommes devenus.
    Il évoque la terre, les paysans, les bois, la Loire, les bêtes, la nature vraie et sauvage . Un peu de nostalgie sans doute et sûrement un témoignage à faire lire aux jeunes, pour qu’ils sachent d’où ils viennent et ne l’oublient pas .

    C’était l’auteur préféré de mon père. Mes parents m’ont fait lire Maurice Génevoix très jeune. J’ai continué à le lire adulte. J’aime beaucoup aussi son livre « Trente mille jours » (Le nombre de jours qu’il a vécu)

    Maurice Genevoix (1890-1980). Ses écrits furent d’abord marqués par la Première Guerre mondiale : La Boue (1921). Puis il revient à son pays de Loire et à la Sologne dans Raboliot(1925). Cet écrivain fécond, marqué par l’évocation de l’enfance, fut élu à l’Académie française en 1946.

    On connaît les livres de guerre – le témoignage rigoureux et implacable de Ceux de 14. Le présent volume révèle l’autre versant de l’oeuvre de Maurice Genevoix, ces romans ou récits qui distillent une petite musique aussi fluide et poétique que le cours de la Loire, ses tours et ses détours, ses îles inattendues et ses promesses toujours tenues. Tous à tonalité autobiographique, ils abordent les thèmes chers à l’écrivain : la magie de l’enfance, la beauté profonde de la nature, le mystère des époques révolues, les douceurs de la vie de province, le sens inimitable de la vie animale. Partout, au fil des pages, sourd cet humanisme aussi rayonnant que bienfaisant qui enchante, émerveille, ravit le lecteur comme pour mieux le réconcilier avec l’harmonie du monde. A l’image de ces Trente mille jours, récit d’une vie inscrite dans son temps et commencée dans l’horreur du siècle, l’oeuvre de Maurice Genevoix est un viatique, un jardin empli de bonheurs simples, un Eden aux chants d’oiseaux, dans le parfum des fleurs et des fruits, dans le silence des jours et des nuits où la paix finit toujours par envahir celui qui en a poussé la porte.

    « Nous nous efforçons de donner à nos enfants tout ce qui a manqué dans notre jeunesse et nous négligeons de leur donner ce dont nous avons bénéficié. » (James Dobson)

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    • Coucou dit :

      Bonjour André Lugardon , Bien beau ce que vous avez écrit, merci.

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    • André Lugardon dit :

      Bonjour Coucou, tout n’est pas de moi, en fait j’ai fait un copier coller d’un site qui présente le livre que mentionne Maxime Tandonnet, j’ai fait un commentaire perso très court et ensuite j’ai fait un copier coller d’un commentaire d’un lecteur du site qui présentait le livre plus une citation qui vient d’un évangéliste américain contemporain que j’ai découvert il y a quelques jours. Voilà je pense avoir rendu à internet ce qui est à internet. Coucou puis-je vous demander si vous êtes un homme une femme et votre âge?

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    • Coucou dit :

      Bonjour André Lugardon, je suis un homme et je suis né le 05 05 1950 à Paris

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    • André Lugardon dit :

      Merci de votre réponse coucou. Je suis né le 17 janvier 1953 à Mont-de-Marsan. 🙂

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    • André Lugardon dit :

      Coucou voici une adresse mail si vous voulez poursuivre les échanges: jfsadys47@laposte.net

      Je suis « preneur » de tout échange qui peut faire mon éducation religieuse car je me sens un peu illettré en la matière.

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  8. Mildred dit :

    Monsieur Tandonnet,
    Comment résister au plaisir de vous renvoyer à : « Connaissez-vous Maurice Genevoix ? », cet article de Temps et Contretemps qui avait été consacré à Maurice Genevoix et au film très touchant de Caroline Puig Grenetier titré : « Maurice Genevoix L’appel d’un homme » ?

    https://benillouche.blogspot.com/2013/06/connaissez-vous-maurice-genevois.html

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  9. carlo dit :

    « l’Education nationale ferait [bien] d’imposer, dans les cours de français, la lecture de témoignage hallucinant du sacrifice suprême d’une génération au nom  de l’Honneur. »
    Le sentiment national étant le mal absolu,
    un tel sacrifice est devenu incompréhensible pour de jeunes esprits.

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  10. New dit :

    J’ai lu ce livre de Genevoix et de nombreux autres traitant du même sujet.. Le film, « Les sentiers de la gloire » sont à revoir en même temps.
    De la boucherie humaine pendant que politiciens et profiteurs se régalaient. En vérité, la patrie c’est le peuple et l’escroquerie les autres, rien n’a changé dans le fond.
    Au fait a qui Sarkozy a vendu les lingots de la Banque de France.
    http://www.wikistrike.com/article-comment-sarkozy-a-brade-l-or-de-la-france-89017295.html

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