« Délinquance de la pensée »

« Délinquance de la pensée » la formule est tirée du titre d’un article du Monde d’hier. Elle provient d’un sociologue s’exprimant  à propos de M. Zemmour accusé de propager une délinquance de la pensée. Le concept est particulièrement étrange. Délinquance signifie infraction, acte criminel qui bafoue la loi ou la morale. Certes, la démocratie libérale s’accommode de limites à la liberté de parole, d’expression, dès lors qu’elle porte préjudice à l’intérêt d’autrui: diffamation, insulte, appel à la haine. Cependant, elle ne saurait criminaliser la pensée, d’ordre intérieur, individuel. La liberté de pensée, ou la liberté de conscience est, elle, sans limite: chacun est libre, en son for intérieur, de penser ce qu’il veut. Seuls les régimes totalitaires se targuent de fixer des normes à la pensée, de l’encadrer, de définir un bien et un mal relatif à la pensée et de la criminaliser. Sous la Terreur de 1793 et 1794, la loi des Suspects permettait d’envoyer un homme ou une femme à l’échafaud sur simple dénonciation de pensée hostile à la Révolution. Selon Hannah Arendt, dans « Le totalitarisme », les régimes totalitaires soviétique et national-socialiste visent à l’émergence d’un homme neuf qui passe par la déshumanisation, l’éradication de la conscience individuelle au moyen notamment  de l’univers concentrationnaire. L’Union soviétique a aussi taxé de folie la pensée déviante en enfermant les intellectuels en hôpital psychiatrique. La révolution culturelle maoïste invente « les confessions publiques » suivies du châtiment suprême. La démocratie libérale se distingue justement du totalitarisme par le respect de la pensée, la liberté de conscience, la reconnaissance d’une vie intérieure des idées ou des sentiments qui, elle, est intouchable. L’expression peut-être encadrée et normée à des fins d’intérêt général; la pensée ou la conscience, non, en aucun cas. Le concept de pensée délinquante est donc par définition, intrinsèquement anti-libéral et totalitaire. Qu’un telle formule soit banalement exposée en tête d’un article, d’un grand journal de référence, dans la plus grande indifférence sinon l’aveuglement général, manifeste un signe parmi d’autre du glissement vertigineux de nos sociétés occidentales dans l’arbitraire et le despotisme.

Maxime TANDONNET

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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52 commentaires pour « Délinquance de la pensée »

  1. Georges dit :

    Chacun est libre en son for intérieur ,mais uniquement intérieur sinon tribunal si tu sors de la trajectoire officielle .Sociologue et mon c.. c’est du poulet.

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  2. MARECHAL dit :

     » L’écrivain, c’est sa fonction, dit toujours plus qu’il n’a à dire: il dilate sa pensée et la recouvre de mots. Seuls subsistent d’une oeuvre deux ou trois moments: des éclairs dans du fatras. Vous dirais-je le fond de ma pensée? Tout mot est un mot de trop. Il s’agit pourtant d’écrire: écrivons…, dupons-nous les uns les autres. »
    Emil Michel Cioran (La tentation d’exister, in Oeuvres, coll. Quarto, éd. Gallimard, p. 882)

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  3. Zonzon dit :

    « Le concept de pensée délinquante est donc par définition, intrinsèquement anti-libéral et totalitaire. »

    C’est bien possible ! N’empêche que c’est une nécessité première pour tout homme de pouvoir dans un monde dont la complexité croît chaque jour davantage.

    La pensée, cette faculté donnée à l’homme pour comprendre la Création est nécessairement un danger pour tous ceux qui ont la prétention d’apporter leur propre vérité à leurs semblables.

    Tant qu’il y aura des « chefs » [*] la pensée sera délinquante. La vraie question c’est la dimension de la geôle !

    [*] philosophes, moralistes, politiciens, bavards en tout genre

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  4. cyril dit :

    la liberté de penser est en effet sacrée, pour ma part, c’est à l’université et en particulier dans des cours de sciences politiques avec un très bon professeur que mon esprit critique s’est développé, je l’en remercie encore. C’est aussi à l’université que j’en découvert le journal Le monde, qui m’a aussi ouvert l’esprit.
    Merci à Maxime et à vous , contributeurs de ce blog, de continuer à développer cet esprit critique,
    Cyril

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    • Timéli dit :

      Je pense que, à la suite des propos écrits, vous avez voulu terminer votre post par « esprit de critique » plutôt que par « esprit critique ».Lamartine aurait dit : un seul mot vous manque et tout est dépeuplé ! J’espère que vous prendrez ma remarque avec tout l’humour qu’elle appelle.

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