Lecture: le Mémorial de Sainte-Hélène, Emmanuel de Las Cases, Perrin 2019.

Le Mémorial de Sainte Hélène fut, au XIXe siècle, un immense succès de librairie, publié en 1823, réédité à de nombreuses reprises. Quand Las Cases fut expulsé de Sainte Hélène, en  1816, l’original du manuscrit de ses notes lui a été confisqué par les autorités britanniques. Puis, de retour en France, il parvint à en récupérer une copie qu’il a retravaillée en vue de sa publication. Récemment, des historiens ont remis la main sur l’original, conservé dans les archives britanniques. Ce document vient d’être publié par les éditions Perrin, dans un ouvrage présenté par M. Thierry Lentz, qui met en évidence les différences entre l’original et le texte officiel, modifié par l’auteur.

Cet ouvrage de plus de 800 pages qui a fortement contribué à la légende napoléonienne, se présente ainsi comme le journal de bord de l’un des derniers fidèles de l’Empereur. Las Cases, conseiller d’Etat, a choisi de l’accompagner dans son exil avec son fils âgé d’une dizaine d’années. Il n’était pas un compagnon de longue date: aristocrate, monarchiste, ayant connu l’émigration en Angleterre, auteur d’un Atlas historique, et rallié sur le tard à l’Empereur,auquel il voue une infinie admiration  en tant que liquidateur de la révolution et restaurateur de l’ordre en France.

Cette lecture nous entraîne dans un univers tout à fait singulier, une sorte de monde intermédiaire entre le souvenir d’une gloire immense et l’enfer des tracas journaliers. Jour après jour, à Longwood, l’auteur nous promène jusqu’au vertige, entre les récits grandioses du passé et les bassesses du quotidien, dans un balancement envoûtant, interminable, porté par la succession des tempêtes,  le martèlement de la pluie, le mugissement des vents et le fracas de la houle… L’obsession du mauvais temps, de l’ennui et des maux de santé revient comme un Leitmotiv, sublimée par les paroles de Napoléon sur tous les sujets, le pouvoir, les courtisans, l’existence de Dieu, la vanité de la gloire, les œuvres littéraires, Austerlitz, les rêves, les religions, la Révolution, Moscou, Waterloo, les femmes, la France, le destin, que l’auteur note avec un soin méticuleux.  Las Cases nous convie au voyage dans les profondeurs de l’âme d’un géant de l’histoire déchu… Ses geôliers s’obstinent à l’appeler Général Bonaparte, et lui se bat pour être désigné par son titre d’Empereur. N’ai-je pas régné sur l’Europe, fait et défait les rois et les princes qui se prosternaient devant moi? s’indigne-t-il. Tout cela a existé, ce n’était pas un rêve, alors pourquoi en faire table rase aujourd’hui?

« L’Empereur a fait sa toilette, il s’est fait couper les cheveux. Un assoupissement le gagnait; il cherchait à le vaincre. Nous sommes sortis. Le vent était des plus forts […] Vers sept heures, l’Empereur m’a fait appeler et m’a dit de garder, au nombre des pièces officielles, la note suivante qu’il m’a remise. Elle avait été envoyée de sa part, le matin, au gouverneur [anglais]: « J’ai abdiqué entre les mains des représentants de la Nation et au profit de mon fils. Je me suis porté avec confiance en Angleterre pour y vivre là ou en Amérique, dans la plus profonde retraite […] résolu à rester étranger à toute affaire politique de quelque nature qu’elle puisse être [… ] On me dit que je suis prisonnier de guerre et que je m’appelais le général Bonaparte [c’est pourquoi] je dus porter ostensiblement mon titre d’Empereur Napoléon en opposition au titre de général Bonaparte qu’on voulait m’imposer [… ] Je suis dans la volonté de rester étranger à la politique, quelque chose qui se passe dans le monde. Voilà ma pensée. » L’Empereur a fort peu mangé. Après dîner, il a lu quelques pages de Don Quichotte et les a interrompues pour se retirer. Avant, durant et après le dîner, il se sentait vaincu par l’assoupissement qui durait depuis le matin et sa crainte, a-t-il dit en nous quittant, était de ne pas dormir tant ce qu’il éprouvait était contraire à la Nature. »

Un véritable chef d’oeuvre de la littérature universelle, totalement envoûtant, qu’on ne peut plus lâcher une fois qu’on y a posé le regard.

Maxime TANDONNET

 

 

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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