Lecture: Les derniers propos de Pierre Laval, Y-F Jaffré, éditions André Bonne, 1953

Voici un livre maudit, ensorcelé, exhumé de l’étagère poussiéreuse d’un brocanteur où il dormait depuis 60 ans peut-être… Le jeune avocat de Laval, Yves-Frédéric Jaffré, 25 ans à l’époque,  commis d’office, transcrit mot pour mot les confidences de son client emprisonné, en l’attente de son procès, puis de son exécution. Nous y découvrons le récit et les états d’âme d’un personnage passé en quelques années du sommet de la réussite et de la gloire, président du Conseil dans les années 1930, à l’infamie suprême de l’ennemi public numéro un, incarnation de la trahison et de la compromission avec l’occupant nazi. Le livre prend à la gorge, inspire une violente nausée. Il fait mal. Comme un serpent venimeux, il fascine au point de ne plus pouvoir en détacher le regard.

Il nous révèle, ou nous confirme, un Laval, ancien socialiste devenu républicain modéré, absolument étranger à toute idéologie, mais une sorte de caricature de l’opportunisme en politique comme dans la vie. Issu d’un milieu extrêmement modeste, il s’est arraché à sa condition avec une volonté de fer et une habileté hors du commun, accomplissant une vertigineuse carrière politique et accumulant une fortune colossale (par le rachat d’entreprises qu’il a ensuite valorisées). L’homme est douée d’une exceptionnelle habileté de terrain, du quotidien, de la séduction et de l’action. En revanche, il lui manque cruellement – de ce que l’on comprend à cette lecture – une autre qualité de l’esprit: le recul que donne la culture générale, la capacité à s’élever, à prendre ses distances avec l’événement. Sa faute est intellectuelle plutôt qu’idéologique. Tout au long de cette venimeuse lecture, il semble déphasé, dépassé, comme plongé, depuis le début, dans un sordide aveuglement. Trois fautes monumentales sont à l’origine de sa descente aux enfers:

  • Paradoxalement dans une logique d’angélisme, il est persuadé que toute situation peut se régler par le dialogue, la négociation, la recherche du compromis: « Je suis toujours, et dans tous les cas, un partisan de la collaboration […] Dès l’instant que l’on annonce une conversation d’intérêt avec quelqu’un, on commence à collaborer. Et c’est toujours, à mon sens, une bonne chose que de prendre contact, de s’expliquer lorsqu’on a des affaires à  régler, surtout si l’on se trouve dans la position de demandeur ». Laval se trompe en raisonnant en 1940-1944 comme sous la IIIe République. Il n’a pas vu ni senti le caractère intrinsèquement pervers de l’idéologie nazie. A travers ses propos, le culte du dialogue semble l’aveugler, au prix même de l’honneur. Il semble étrangement ne jamais avoir réalisé que se compromettre avec des bourreaux et s’associer à leurs crimes faisait de lui un criminel.
  • Il commet une autre faute monumentale qui l’entraîne au fond de la déchéance: la conviction d’être indispensable, si fréquente dans les milieux dirigeants, mais ici portée à sa quintessence. « L’ambition! Oui, j’ai eu, quand j’étais jeune, l’ambition d’être député. J’ai eu l’ambition d’être ministre. J’ai eu l’ambition d’être chef de gouvernement… Mais [à Vichy, sous l’occupation allemande] je pensais à toute autre chose qu’à mon ambition personnelle. Je pensais aux gars d’Aubervilliers que je connaissais, aux paysans d’Auvergne, à tous les autres Français de toute la France et je me disais que leur sort dépendait de ce que j’allais dire ou ne pas dire. L’ambition! Oui, si j’avais passé mon temps sous l’occupation à m’occuper de ma vigne et de mes vaches, je serais bien tranquille maintenant! Mais je ne regrette rien et si c’était à refaire, je recommencerais! [Quant à son retour au pouvoir, en avril 1942:]  Je l’ai fait contre le vœu de ma famille, de mes amis, avec le sentiment net que j’allais à l’encontre de mes propres intérêts. Mais j’avais en effet la conviction que j’étais en France le seul homme qui puisse amortir les chocs… » Mortelle et suicidaire mégalomanie,  poussée à son paroxysme, contre le bon sens le plus élémentaire. « Je suis le seul homme qui puisse« : des mots qui mènent bien souvent au désastre. Parfois, rien n’est plus précieux que de savoir simplement écouter sa famille et ses amis…
  • Enfin, le trait qui ressort des monologues de Laval est son étrange déconnexion des réalités. L’abîme entre sa vertigineuse réussite de l’entre-deux-guerres et l’impression d’aveuglement ou d’abrutissement face au monde des réalités, donne le vertige. Pourquoi a-t-il persévéré alors qu’en 1944, la défaite de l’Allemagne qui accumule les défaites, en voie d’écrasement, prise en tenailles entre le rouleau compresseur de l’armée rouge et la progression des alliés? « Vous m’avez demandé si je croyais en la victoire de l’Allemagne. Je vous ai  répondu que je n’étais pas prophète… Pour ma part, jusqu’au dernier moment, j’ai gardé un doute à l’esprit. Je n’étais pas dans le secret des recherches et des fabrications allemandes. Mais je ne pouvais douter qu’on travaillait en Allemagne à la fabrication d’armes nouvelles. Il n’était pas exclu que la guerre puisse brusquement changer de face. » Aveuglement toujours, déconnexion totale, fuite dans l’absurdité: au début de l’été 1944, Laval tente de réunir le parlement – qu’il a lui-même fait dissoudre – pour restaurer la République sous son égide et préparer une passation de pouvoir avec de Gaulle…

Maxime TANDONNET

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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8 commentaires pour Lecture: Les derniers propos de Pierre Laval, Y-F Jaffré, éditions André Bonne, 1953

  1. Anonyme dit :

    merci Maxime pour cet article. Au sujet du septennat unique, j’ai entendu Jean Christophe Lagarde de l’UDI en parler et le defendre sur France inter en juillet dernier.
    cyril de fayet

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  2. l'étrange rengaine dit :

    « Aveuglement toujours, déconnexion totale, fuite dans l’absurdité: au début de l’été 1944, Laval tente de réunir le parlement – qu’il a lui-même fait dissoudre – pour restaurer la République sous son égide et préparer une passation de pouvoir avec de Gaulle… »

    Peut-être aurait-il mieux valu que les choses se passent ainsi, ce qui aurait évité la situation actuelle, dans laquelle on joue sur l’ambiguïté sur la légitimité ou l’illégitimité de Vichy pour faire n’importe quoi :

    – d’un côté, les militants égoïstes et irresponsables demandent la repentance en prétendant qu’ils distinguent entre Vichy et la France, alors que cela n’a manifestement jamais été leur intention.
    – de l’autre, la majorité démagogique et inconséquente croit qu’il suffira d’un petit versement par ici, d’une petite déclaration par là pour se dédouaner, alors que manifestement les conséquences politiques de ces acceptations touchent l’ensemble de la France.

    S’il y avait eu transmission de pouvoir, peut-être les choses auraient-elles été traitées de manière plus rigoureuses.

    Si les gens ne veulent pas s’en tenir au point de vue de De Gaulle, qu’ils aillent au bout de leur logique et qu’ils acceptent que cela les engage eux aussi, via leurs parents, puisqu’en juillet 1940 pratiquement tout le monde considérait Vichy comme légitime.
    Et qu’ils comprennent que noircir la politique de Vichy les avilit donc eux aussi, et pas uniquement leurs adversaires politiques du moment…

    (Il y aurait par exemple beaucoup à redire sur votre phrase  » Il semble étrangement ne jamais avoir réalisé que se compromettre avec des bourreaux et s’associer à leurs crimes faisait de lui un criminel ».)

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  3. l'étrange rengaine dit :

    Carnets de Pierre Mendès-France :

    le 3/11/43, il rapporte des bruits de discussions des anglo-saxons avec de futurs Badoglios allemands (Schacht, Blomberg, Keitel fils) qui auraient lieu en Suisse. La France est tenue dans le noir, car elle serait l’empêcheur de tourner en rond. On se serait battu finalement pour substituer Schacht à Hitler !

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  4. l'étrange rengaine dit :

    Suite :

    « Je passai en France quelques jours de vacances, que j’interrompis pour une visite à Paris, le 18 septembre [1933]. Mes conversations avec Daladier et avec Paul-Boncour me convainquirent que la position de la France ne s’était pas sensiblement modifiée. Au cours d’un déjeuner, Daladier me dit que trois possibilités se présentaient à la France. La première était une guerre préventive, qu’il repoussait, car aucun pays démocratique ne pouvait s’y résoudre. La deuxième était d’annoncer qu’à la lumière des récents événements d’Allemagne la France ne pourrait pas continuer à coopérer aux travaux de la Conférence du Désarmement, et qu’elle poursuivrait son réarmement pour conserver l’avance qu’elle avait encore. C’était condamner l’Europe à une course aux armements, méthode qui lui répugnait. Daladier dit que sa préférence allait à la troisième solution, qui était de rechercher, en liaison avec nous et, si possible avec l’Italie, un accord qui pourrait sauver la Conférence, bien qu’il ne doutât guère que l’Allemagne fût déterminée à réarmer. »

    « Les discussions de Paris étaient le reflet fidèle d’un état d’esprit national. La France, pays le plus proche de l’Allemagne, était aussi celui qui manifestait le plus de craintes et qui cédait le moins devant le danger menaçant. Sa ténacité eut été plus admirable si elle avait été accompagnée d’efforts pour mettre en ordre ses propres affaires et pour se préparer à affronter des périls que ses hommes d’Etat ne cessaient de rappeler. La Grande-Bretagne, un peu plus éloigné du danger, et bénéficiant, à l’abri de la Manche, d’un certain isolement, patronnait, plus qu’elle ne comprenait, les craintes françaises. Lente à se préparer elle-même, elle souhaitait un compromis qui eût éliminé la nécessité de se préparer. Les Etats-Unis, beaucoup plus lointains, et en conséquence raidis dans leur attitude, voulaient de la part des autres le plus haut degré de désarmement, tout en apportant à la sécurité la contribution la plus faible. »

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  5. l'étrange rengaine dit :

    Humour anglais (à ne pas confondre avec la « déconnexion des réalités ») :

    « A ces diverses réunions Hitler n’avait pas produit sur moi l’impression sinistre que je ressentis un an plus tard. C’était peut-être une attitude dictée par la prudence, parce qu’il était sur ses gardes à sa première rencontre avec un ministre d’une grande puissance étrangère. Ou bien était-ce dû en partie à la profonde méfiance que m’inspirait la vieille école de la classe dirigeante allemande, dont Bülow et Papen étaient les exemples. Ce type d’homme rigide, ulcéré par la défaite, haïssait les Français, ainsi que nous même sans doute. Je n’étais pas encore aussi certain qu’il en était de même des nationaux-socialistes. (…) Dans ces premières années, l’ambassade était d’avis que la doctrine nazie n’était pas chauvine. Pour ma part, j’avais quelques doutes à cet égard, mais aucune certitude. »

    Anthony Eden, Facing the dictators

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  7. H. dit :

    Bonjour Maxime,

    Voilà un ouvrage que j’aimerai lire. Laval, comme vous le soulignez à juste titre, est un personnage fascinant vu son parcours. Vous omettez cependant de signaler que son retour en 1940 lui est dicté par une incomparable envie de revanche sur ceux qui l’avaient écarté du pouvoir fin 1935, début 1936. Je crois qu’il n’a jamais pardonné et qu’il a trouvé en juillet 1940 l’opportunité de se venger. Ce n’est évidemment pas là sa seule motivation mais je la crois importante. Laval n’était pas d’extrême-droite et n’était pas antisémite. C’est là le paradoxe suprême pour ceux qui tentent de nous faire croire que Vichy, c’est l’extrême droite. Je souligne que, comme de très nombreux cadres de ce régime, dont certains, titulaires de la Francisque, iront très loin sous la Vème, il était socialiste dans l’âme, plus exactement rad-soc. Simon Epstein, dans son ouvrage « Un paradoxe français », le rappelle cruellement (https://www.les-crises.fr/livres-un-paradoxe-francais-antiracistes-dans-la-collaboration-antisemites-dans-la-resistance-par-simon-epstein/). L’extrême-droite française, du moins l’officielle, n’est qu’un chiffon rouge qu’on agite pour faire peur au chaland. Son mentor, que je tiens pour très intelligent et très cultivé, joue complaisamment ce rôle avec le succès que l’on sait.
    Sinon, quand vous dépeignez le Président, comme il aimait à être appelé, à travers les termes « Aveuglement toujours, déconnexion totale du monde des réalités, fuite dans l’absurdité », vous soulignez à quel point la classe politique actuelle est proche de lui. Il y a énormément de personnalités politiques de premier plan qui sont absolument du même acabit (et, in fine, intellectuellement et politiquement très proche). La différence avec la IIIème République, c’est que désormais, nous sommes de plus en plus nombreux à nous en rendre compte. C’est également peut être pour cette raison que l’héritage de Vichy est bien plus important que l’on ne croit dans notre société et que celle-ci connaît des problèmes qui vont croissants.

    Bonne journée,

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