Histoire: 7 mars 1936, le réarmement de la Rhénanie

La crise du 7 mars 1936 marque un basculement dans l’histoire de l’Europe, peut-être même de l’humanité. A l’époque, les démocraties  Française et britannique conservaient encore une nette supériorité militaire sur l’Allemagne hitlérienne. L’armée allemande disposait de 480 000 hommes mais subissait le handicap d’un lourd déficit en nombre d’officiers susceptibles de mener les troupes au combat : 4 300 officiers. La France pouvait aligner plus de 510 000 combattants – hors mobilisation générale – et les Britanniques 280 000 (Jean-Baptiste Duroselle, Histoire diplomatique, de 1918 à nos jours, Dalloz 1981)

Malgré les progrès fulgurants du réarmement allemand engagé par Adolf Hitler dès son accession au pouvoir trois ans auparavant, le niveau d’équipement de la Wehrmacht était alors bien loin d’avoir rattrapé celui de l’armée française, en matière de chars, d’artillerie, d’aviation et très largement inférieur à celui de l’alliance franco-britannique. En outre, l’Allemagne hitlérienne n’était pas encore l’alliée indéfectible de l’Italie mussolinienne. 

Le traité de Versailles du 28 juin 1919 prévoyait , parmi les clauses essentielles à la sécurité de la France, le désarmement total d’une zone tampon entre la France et l’Allemagne: la Rhénanie, rive gauche et une partie de la rive droite du Rhin, sur 80 km. Quelques années plus tard, l’Allemagne confirmait son engagement à respecter cette démilitarisation d’une partie de son territoire dans le cadre du traité de Locarno, le 1er décembre 1925, négocié par Aristide Briand et le chancelier Stresemann. 

Le 7 mars 1936, un samedi matin, en violation du droit international, le Führer décide la réoccupation par l’armée allemande de la Rhénanie, foulant au pied une garantie essentielle sur laquelle reposait la sécurité de la France. Le gouvernement était alors dirigé par le radical-socialiste, Albert Sarraut (centre-gauche) et le ministre des Affaires étrangères n’était autre que le leader de l’Alliance démocratique (centre-droit), Pierre-Etienne Flandin.

Deux conseils des ministres sont réunis en urgence. A l’issue de celui du samedi 8 mars, le président du Conseil déclare solennellement et fièrement à la radio: « Nous ne laisserons pas Strasbourg sous le feu des canons allemand !» Le lendemain, le gouvernement se déchire sur la conduite à tenir. Quelques ministres, dont Yvon Delbos radical, Georges Mandel (Alliance démocratique), réclament une intervention militaire. La majorité hésite. Le radical-socialiste Georges Bonnet en charge du commerce et de l’industrie, préconise une issue pacifique. Flandin se range à son point de vue.

L’intervention du ministre de la Guerre, le général Maurin, s’avère décisive : une action militaire n’est, selon lui, possible que sous deux conditions : une opération conjointe avec la Grande-Bretagne et une mobilisation générale. Or, sur le premier point, le cabinet britannique dirigé par le conservateur Baldwin exclut toute action militaire. Et sur le second, comme le raconte Jean-Baptiste Duroselle  : « Cette demande provoque un tollé au Conseil des ministres: la mobilisation générale, à six semaines des élections, c’était une folie! ». Le gouvernement se contente donc de mesures symboliques, notamment de lancer un « appel aux signataires de Locarno» et de saisir la SDN. Dans la presse et la classe politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite incluses, l’indifférence, teintée de soulagement, est l’attitude la plus commune.

Il s’est avéré par la suite que l’opération lancée par Hitler relevait du coup de bluff et qu’en cas de réaction musclée de la France, le chef nazi eût retiré ses forces de Rhénanie: des ordres en ce sens avaient été donnés par avance. Sa progression eût été stoppée tout net: il ne serait plus jamais apparu aux Allemands de l’époque comme une sorte de demi-dieu invincible. Dans cette hypothèse, la possibilité d’un coup d’Etat militaire en Allemagne, mettant fin à sa course criminelle, est avérée. Le cours de l’histoire en eût sans doute été tout autre… Une étape décisive dans l’engrenage fatal qui conduit à l’apocalypse de 1939-1940 venait ainsi d’être franchie, dans un indescriptible climat de démission. Arrogance impuissante, indécision, médiocrité, aveuglement, lâcheté…  Et si je vous dis que 82 ans plus tard,  rien n’a changé? 

Maxime TANDONNET

 

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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13 commentaires pour Histoire: 7 mars 1936, le réarmement de la Rhénanie

  1. Georges dit :

    Putain de traité de Versailles,acte de naissance d’Hitler.Mon grand-père était sous les drapeaux en Allemagne occupée pendant cette période et à l’époque ce simple ouvrier à conseillé à ses proches de « faire des provisions « au cas où .

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  2. Mildred dit :

    Monsieur Tandonnet,
    Vous m’avez amené à ouvrir un livre de Paul Reynaud où je lis au chapitre consacré au 7 mars 1936 : «  »Chaque fois que j’ai pris sur moi d’oser, j’ai réussi », s’écriera triomphalement Hitler. »
    Mais Paul Reynaud pose la question : « Quelle fut l’attitude des « gloires militaires » de la France ? Une clause vitale du traité était violée, la vie de la France était en péril. S’il est un cas où elles avaient le droit et le devoir d’intervenir, c’était bien celui-là. La confiance que leur témoignait le pays le leur imposait. Elles restèrent silencieuses. »
    Et quelques lignes plus loin, pour le Maréchal Pétain, il dira deux ans plus tard que le 7 mars 1936 « n’avait pour nous qu’un intérêt militaire insignifiant » ! « Quant au général Maurin, ministre de la guerre du 7 mars 1936, il fut si satisfait de l’attitude prise par le gouvernement…(qu’) il écrivait en mars 1938, dans Le Journal, un article intitulé : « La France sut faire la réponse qu’il fallait au geste allemand du 7mars 1936. » L’article dit notamment « qu’en cette heure grave l’armée s’est montrée admirable, tout simplement. »
    Paul Reynaud – La France a sauvé l’Europe – Flammarion 1947

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  3. michel43 dit :

    j » y vais,,,,j’y vais pas ,,,un pas en avant et de suite,,un pas en arrière,,,,a cette FRANCE est incroyable ?

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  4. Anonyme dit :

    Merci Maxime, pour ce brillant cours d’histoire. Je me demande si nous ne sommes pas tous un jour ou l’autre coupable de renoncement et de politique de l’autruche. Beaucoup de gens ont peur des conflits dans leur vie courante. Ceci dit, quand on a pas les épaules, on devrait éviter la carrière politique… J’essaie pour ma part de me battre quand il le faut, mais ce n’est pas évident de se retourner sur son parcours et de se dire « je ne me suis jamais dérobée ». Dans ma copro, par exemple, le syndic ne respecte pas la loi et le conseil syndical l’appuie, par orgueil (on ne veut pas avouer qu’on se fait avoir) ou par démission (on ne veut pas de conflit avec les orgueilleux). Il y a 3 ans un petit nombre de copropriétaires (6 sur 300) et moi-même avons pris le taureau par les cornes et assigné. Trois ans de lutte, mais on a gagné et maintenant, le syndic fait davantage attention (pas complètement). Vous n’imagineriez pas les réactions quand nous avons agi : les plus gros râleurs de couloirs étaient les premiers à dissuader les autres d’assigner avec nous parce que, d’après eux, nous ne pouvions pas gagner contre ce gros syndic, et puis à leur âge, ils veulent la paix, etc. Vous transposez ça au gouvernement…

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  5. E. Marquet dit :

    Une bonne décision politique est indissociable d’une bonne analyse de la situation. Mème si la clairvoyance est plus facile lorsque le futur, devenu passé, nous avons accès à une information plus globale, le pacifisme dans lequel baignaient les élites de l’époque, largement suivi d’ailleurs par la population, ne peut qu’interroger sur la lucidité et la pertinence d’analyse des preneurs de décision.
    Après le ravage de la guerre 14-18 on peut comprendre que les anciens combattants n’aient eu qu’une idée en tête le « plus jamais çà ». Mais les intellectuels qui se sont ralliés à ces organisations pacifistes, ont manqué à leur devoir en se focalisant sur ce militantisme et en fermant les yeux sur la réalité des faits, surtout avec le développement en Europe d’états nationaliste, autoritaire ou fasciste. Mais l’aveuglement volontaire n’est-il pas endogène chez l’intellectuel ?
    Cette politique de non-intervention nous a conduit au pire. Une première lâcheté face à la réoccupation de laRhénanie et c’est l’engrenage. Ce sera Munich et ce qu’il s’est ensuivi.
    Daladier conscient d’avoir plié devant Hitler et alors que la foule croyait qu’il avait sauvé la paix, maugréait : « Ah! Les cons ! S’ils savaient ! ». Churchill prononçait sa célèbre phrase : «  Vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre, vous avez choisi le déshonneur, vous aurez la guerre ». Et Léon Blum se disait « partagé entre le lâche soulagement et la honte » ! Autant de prises de conscience bien tardives.
    «Nous ne pouvons pas plus maîtriser le passé que nous ne pouvons le défaire » disait H.Arrendt,
    Mais nous pourrions au moins en tirer des enseignement !

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  6. Janus dit :

    En complément de mon poste récent, une citation trouvée sur Antipresse de Slobodan Despot et qui pourrait être appliquée à notre magnifique Président (Magnifique au sens du personnage de Belmondo dans le film Le magnifique) : «Le nain qui revêt les habits d’un géant ne grandit pas pour autant. Il s’y perd.»
    Bon dimanche.

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  7. Janus dit :

    Si, beaucoup de choses ont changé en pire : Impuissance générale de notre société, indifférence suicidaire des masses à ce qui va conditionner leur destin, mépris des élites pour la France, invasion massive par une population allogène de plus en plus rétive à l’intégration, encore plus à l’assimilation, dette vertigineuse, cession criminelle des nos moyens à l’étranger ( Alsthom, STX, DCNS, Airbus, bientôt DASSAUT, fuite de nos élites intellectuelles à l’étranger, infantilisme prétentieux de nos médias, lutte sournoise et insidieuse de certains groupes de pression visant à la disparition de la France qui a toujours été en Europe l’adversaire résolu et efficace des visées impériales des anglo-saxons, diminution effrayante du niveau intellectuel et culturel des français, métropolisation suicidaire de notre organisation humaine, abandon imbécile de nos spécialités industrielles, soumission catastrophique à Bruxelles, quand nos pseudo partenaires font TOUT pour contrôler à leur profit Bruxelles, notamment les allemands, etc, etc : La liste de nos renoncements, de nos abandons, de nos naïvetés est trop longue pour la décliner ici.
    Désolé, Cher Maxime, mais je ne vois rien qui puisse suggérer un peu d’optimisme et le travail de destruction enthousiaste que mène MACRON ne va pas améliorer la situation déjà catastrophique dont on peut penser que le point de non-retour est d’ores et déjà atteint sinon dépassé.
    Que faire ?

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  8. Stéphane B dit :

    Bonjour

    Malheureusement, à toujours vouloir ménager la chèvre et le chou, on n’a plus rien ! Ceci était vrai il y a 80 ans, et cela est vrai aussi pour notre époque. Pour reprendre Chrurchill, à vouloir la paix par n’importe qu’elle moyen, on a la guerre et le déshonneur. Il est fort regrettable que l’Histoire ne soit pas mieux enseignée.
    Et avec les pseudo-pacifistes que nous avons, bonjour l’angoisse pour des lendemains qui ne promettent pas d’être heureux. La transformation de la France et de l’Europe en Yougoslavie est en bonne voie !

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  9. Koufra dit :

    Bonjour Maxime

    La seule leçon qu’on puisse retirer de cela est que l on paye au prix fort les renoncements et le déni.

    Nous payerons à un prix très lourd tout nos renoncements sur la souveraineté si tant est que nous ne disparaissions pas en tant que nation.

    L accueil migratoire de l aquarius va provoquer une hausse des flux migratoires par la Méditerranée centrale. Sachant que l Afrique va passer de 1.2 milliards d habitants à 2,5 milliards en 30 ans … c est un acte criminel.

    Le motif humanitaire est fallacieux, il n’y avait aucun risque immédiat sinon le plus simple était de retourner à Misrata ou à Zaouia…. et non d aller jusqu’à valence.

    Nos dirigeants entérine l abandon du contrôle de nos frontières. C est un renoncement de plus sur la souveraineté et les pouvoirs régaliens.

    Le prix sera élevé. (Sans parler du coût immédiat des migrants en en Europe (27 a 31 milliards d euros par an !))

    Amitiés

    Koufra

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  10. H. dit :

    Bonjour Maxime,

    Je viens de terminer « Intramuros » de Pierre-Antoine Cousteau, le frère de l’autre. Il se réclamait, entre autres engagements, d’un pacifisme absolu. L’ouvrage a ceci d’intéressant qu’il y explique sans détours les raisons de ses engagements. On peut critiquer ceux-ci mais on est obligé de leur concéder une réelle cohérence, aussi gênante soit-elle. On ne soulignera jamais assez le poids du pacifiisme dans la société de l’entre-deux guerres et l’immense responsabilité qu’ont, devant l’Histoire, ses partisans dans le terrible engrenage qui conduisit à la seconde guerre mondiale. 80 ans plus tard, peu de choses ont changé si ce n’est que j’ai du mal à trouver de la cohérence dans l’attitude de ceux qui s’ingénient à sacrifier notre patrimoine commun (« Right or wrong, it’s my country ») à des utopies plutôt inquiétantes. Sauf à imaginer que leurs desseins répondent principalement à une posture idéologique malsaine (le fascisme, stade suprême du socialisme: tout pour l’Etat, rien contre l’Etat, rien en dehors de l’Etat), ils ne peuvent en aucun cas s’appuyer sur les horreurs de la Grande guerre, tombeau de la puissance européenne.
    On n’étudie pas assez la société française des années 20-30, aveuglés que nous sommes par les deux guerres qui la bordent et le rappel incessant aux compromissions ayant eu cours lors de la seconde, excuse bien commode pour faire oublier les lâchetés et incompétences dont nous sommes les témoins impuissants. Le 7 mars 1936*, les dirigeants français ont été égaux à eux-mêmes. 80 ans plus tard, rien n’a changé.

    Bonne journée

    *sur les problèmes que rencontrait le régime allemand à cette période, je vous conseille la lecture du livre d’Adam Tooze « Le salaire de la destruction » (https://www.lesbelleslettres.com/livre/1497-le-salaire-de-la-destruction).

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  11. Anonyme dit :

     » la mobilisation générale, à six semaines des élections, c’était une folie! »  »
    Et ensuite la démobilisation morale sous le Front populaire, celui qui vota ensuite en faveur du maréchal Pétain. Et des rangs duquel sortirent u très grand nombre de ses soutiens à Vichy.

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  12. Infraniouzes dit :

    Je retiens une seule phrase de votre intéressant billet: « Cette demande provoque un tollé au Conseil des ministres: la mobilisation générale, à six semaines des élections, c’était une folie! » En une phrase tout est dit, tout explique le cataclysme de 39-45 et les aventures improbables d’aujourd’hui.
    Ah ! Indécrottables politiciens, vous ne changerez jamais.

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  13. Gérard Bayon dit :

    Bonjour à toutes et à tous,
    La preuve, si cela était encore nécessaire, que l’Histoire ne mérite pas le sort que lui réservent depuis trop longtemps nos ministres et certains hauts fonctionnaires de l’Education Nationale qui préfèrent passer sous silence et dans l’oubli collectif, les phases qui les gênent intellectuellement.
    Sauf que, toutes ces épisodes devenus méconnus que vous nous rappelez régulièrement montrent combien ils sont riches d’enseignement pas seulement sur le plan historique mais surtout humain et pourraient même servir de sujets de réflexion aux épreuves de philosophie du baccalauréat.
    Mais parler de la « théorie du genre », cet amalgame imbécile, c’est bien plus drôle et plus porteur pour des cerveaux déjà bien endoctrinés et prêts à suivre ces crétins qui les mènent vers le chaos certain.

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