Lecture: Bergson, par Philippe Soulez et Frédéric Worms, Flammarion, 1997.

C’est toujours avec le plus vif plaisir que je partage sur ce site mes dernières lectures, non pour en faire un compte-rendu exhaustif, mais dans l’espoir de susciter un intérêt envers tel ou tel ouvrage que j’ai aimé et qui m’a procuré du bonheur. Henri Bergson est souvent considéré comme l’un des plus grands penseurs français du XXe siècle, plus ou moins délaissé aujourd’hui en dehors des cours de philosophie. Qui s’ intéresse encore au prix Nobel de littérature en 1927, « dernier grand nom de l’histoire de l’intelligence européenne » (selon Paul Valéry)?

Sur son enfance et sa jeunesse, on sait peu de choses. Il est né à Paris, en 1859, d’un père polonais, musicien, spécialiste de Chopin et d’une mère  irlandaise, tous les deux de confession juive.  Il connaît une adolescence solitaire et austère à Paris, où il suit ses études, tandis que ses parents sont installés à Londres. D’abord passionné par les mathématiques, où il se révèle extrêmement brillant, il opte pour la philosophie, intègre l’Ecole normale supérieure, second à l’agrégation à l’âge de 19 ans, la même année que Jean Jaurès et Emile Durkheim. L’ouvrage retrace les étapes de son ascension, tour à tour professeur à Clermont-Ferrand, pendant 5 ans, à Paris, au Lycée Henri IV, au Collège de France où son enseignement lui vaut un immense succès. Ses ouvrages sont relativement peu nombreux, moins d’une dizaine, dont les plus connus sont l’Essai sur les données immédiates de la conscience, le rire, l’Evolution créatrice, l’Energie spirituelle, les Deux sources de la morale et de la religion. « On n’est jamais tenu de faire un livre » écrivait-il.

Comment essayer  de résumer sa pensée et son apport à l’histoire des idées en quelques mots et sans faire trop de contre-sens? Bergson distingue d’une part « l’intelligence », qui permet aux hommes de se doter d’outils pour dominer la nature et améliorer leurs conditions de vie grâce à la maîtrise des technologies; et d’autre part  « l’intuition » source de la conscience de soi, comme être se définissant dans la « durée », et de rencontre avec  « l’élan vital » qui est la source de toute création et de la marche du monde, une rencontre débouchant sur le mysticisme et la religiosité. Il s’oppose ainsi au rationalisme, au matérialisme  et à l’intellectualisme.

Maigre, de taille moyenne, le front dégarni, un visage osseux, des yeux clairs, transparents, sa vie privée est également mal connue. Il était marié et il avait une fille, Jeanne, handicapée, sourde et muette, a vécu à Paris, à Saint-Cyr-sur-Loire, en Suisse où il disposait d’un chalet dans la montagne. De santé fragile, il souffrait, à partir de la quarantaine, de graves rhumatismes limitant sa mobilité et lui imposant des soins constants. Chez lui, la pensée ne doit pas être distinguée du vécu: « à savoir que les idées réellement viables, en philosophie, sont celles qui ont été vécues d’abord par leur auteur… »  Pourtant, il ne s’est jamais raconté, n’a pas fait le récit de sa vie, comme tétanisé par une modestie et une discrétion naturelle qui sont au cœur de son caractère.

Bergson fut envoyé à Washington au début de 1917 par le président de la République Poincaré et Aristide Briand, président du Conseil, pour pousser les Etats-Unis à entrer en guerre au nom de la morale universelle. Il s’est lié à cette occasion avec le président Wilson, et a conçu avec lui les bases de la sociétés des nations (SDN), sur laquelle il ne fondait pas des illusions démesurées. Le philosophe exprime sa confiance dans l’humanité, convaincu que l’intuition de l’élan vital peut rapprocher ce que les frontières et clivages idéologiques séparent au risque la guerre: « Pourquoi l’homme ne retrouverait-il pas la confiance qui lui manque, ou que la réflexion a pu ébranler, en remontant, pour reprendre de l’élan, dans la direction d’où l’élan est venu ».

Bergson est un philosophe  engagé dans la cité. Il se caractérise par sa passion absolue de la France, un profond et intense sentiment national. Lui-même se définit en produit et en continuateur de la pensée française. Se souvenant de son séjour aux Etats-Unis et de la décision du président Wilson, le 2 avril 1917, d’entrer en guerre au côté de la France, il écrivit: « J’ai vécu là des heures inoubliables. L’humanité m’apparaissait comme transfigurée. Surtout ma France adorée était sauvée. Ce fut la plus grande joie de ma vie. » Cet amour absolu et inconditionnel de la France lui valut l’inimitié de nombre d’intellectuels qui le lui ont amèrement reproché, notamment de Julien Benda, qui le visait particulièrement dans son célèbre ouvrage « La trahison des clercs » .

La fin de sa vie est tragique. A demi paralysé, il voit venir avec une horreur indicible la deuxième guerre mondiale et la défaite de la France, écrivant en 1939: « J’aurais sombré dans le pire désespoir si je ne m’étais dit et redit qu’on a jamais le droit de désespérer, qu’il reste toujours des devoirs à accomplir ». Après la débâcle, l’installation du régime de Vichy, et ses premières décisions antisémites, dans le contexte des persécutions nazies, il refuse toutes les mesures de faveurs que pourrait lui valoir sa notoriété et partage la souffrance des Français à Paris. Il décède pendant l’hiver 1941, dans l’indifférence, auprès de sa femme et de sa fille, de congestion pulmonaire en raison des rigueurs de l’hiver et de l’impossibilité de se chauffer. Un passage de son testament, écrit avant la guerre, en 1938, est profondément bouleversant et se dispense de tout commentaire:

« Mes réflexions m’ont amené de plus en plus près du catholicisme où je vois l’achèvement complet du judaïsme. Je me serais converti si je n’avais vu se préparer depuis des années la formidable vague d’antisémitisme qui va déferler sur le monde. J’ai voulu rester parmi ceux qui seront demain les persécutés. Mais j’espère qu’un prêtre catholique voudra bien, si le cardinal archevêque de Paris l’y autorise, venir dire des prières à mes obsèques. Au cas où cette autorisation ne serait pas accordée, il faudrait s’adresser à un rabbin, mais sans lui cacher et sans cacher à personne mon adhésion morale au catholicisme, ainsi que le désir, exprimé par moi, d’avoir les prières d’un prêtre catholique. » 

Maxime TANDONNET

 

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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15 commentaires pour Lecture: Bergson, par Philippe Soulez et Frédéric Worms, Flammarion, 1997.

    • Philippe Dubois dit :

      Pour quelqu’un faisant carême d’ordinateur, vous me semblez bien actif

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    • choix fatidiques dit :

      Un autre point de vue de chrétien :

      https://www.eleves.ens.fr/aumonerie/en_ligne/pentecote03/seneve003.html

      et une première mise en oeuvre de l’abolition de la guerre en 1931 :

      En américain (et en anglais), il y a une expression qui est « holier than thou » : littéralement, « plus saint que toi », et qui se définit ainsi :

      https://dictionary.cambridge.org/fr/dictionnaire/anglais/holier-than-thou

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    • Colibri dit :

      @Philippe Dubois, ce n’est pas faux. Mon carême d’ordi n’est pas un jeune absolu. Je réduis la dose! C’est déjà dur pour moi! 🙂 Je me trouve des accommodements, des indulgences. Là par exemple je lis beaucoup version papier et je prends des notes sur mon ordi. Donc je suis moins connecté. 🙂

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    • Colibri dit :

      @choix fatidiques, réellement merci de votre commentaire. J’ai fait une première lecture rapide et je retournerai lire dans les jours qui viennent plus en détails. Dans le chapitre 3 de la première partie Stanley Hauerwas reprend des thèmes développés dans ce que vous nous indiquez sous le titre « Pourquoi la guerre est une nécessité morale pour l’Amérique ou jusqu’où le réalisme est-il réaliste? » La notion « holier than thou » est intéressante aussi je trouve. Je ne connaissais pas du tout. L’Amérique est-elle dans cet état d’esprit?

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    • choix fatidiques dit :

      Les Américains sont un peu dans cet état d’esprit, comme le montre la tentative de prohibition de l’alcool au début du siècle.

      Aussi les Américains, et les Anglais, se moquent-ils gentiment des gens qui sont « holier than thou » ; l’équivalent pour la gauche non chrétienne étant le virtue-signalling, « Virtue signalling is the conspicuous expression of moral values done primarily with the intent of enhancing standing within a social group », que je vois souvent appliqué dans les commentaires à ceux qui prennent partie de manière trop partisane pour l’immigration non européenne.

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  1. Colibri dit :

    Quelques extraits du début du livre « L’Amérique, Dieu et la guerre »:

    « Voir « L’Amérique, Dieu et la guerre » traduit en français est pour moi une surprise, dont je suis fier, ainsi qu’un léger motif d’inquiétude. (…) Je suis un peu inquiet car j’ignore comment ce livre sera reçu en France. » (Page 13)

    « J’aime l’Amérique et j’aime être américain. (…) Mais je suis chrétien. Je ne puis méconnaître le fait que le christianisme américain n’a pas été ce qu’il aurait dû être dans la mesure où l’Eglise n’a pas su distinguer entre le Dieu de l’Amérique et le Dieu que nous vénérons en tant que chrétiens. » (Page 78)

    « Mais, chers concitoyens, la guerre que nous menons, nous ne la menons pas seulement pour nous-mêmes; elle concerne tout le genre humain. En mettant fin à l’esclavage ici nous ouvrons les portes de fer dans le monde entier et nous libérons les opprimés. Et ce n’est pas tout. En sauvant la république, nous sauverons la civilisation. » (Charles Summer, cité page 102)

    « Que le XXI ième siècle soit pour la guerre ce que le XIX ième a été pour l’esclavage, le siècle de son abolition, et que les chrétiens soient à l’avant-garde d’une telle réalisation. » (Page 131)

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  2. Bernderoan dit :

    Mon cher Maxime,
    Voilà un commentaire d’un intérêt plus élevé que celui de toute la « politicaillerie » quotidienne.
    Merci d’attirer notre attention sur Bergson.

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  3. Colibri dit :

     » L’Amérique, Dieu et la guerre » est un livre de Stanley Hauerwas. L’auteur s’interroge sur l’agir en chrétien dans le monde d’aujourd’hui. Il est méthodiste, prof de droit, théologien et s’affirme proche des catholiques. Il fait partie des personnes qui ont lancé un appel à l’abolition de la guerre. Il dit, écrit que cela devrait être l’engagement des chrétiens du XXI ième siècle. Abolir la guerre comme le XIX ième siècle a aboli l’esclavage. Il analyse l’état de guerre permanent des Américains. Ils font la guerre pour le bien de l’humanité, pour la civilisation, pour la liberté. Les guerres aujourd’hui sont humanitaires. Il invite les chrétiens à puiser dans la mort du Christ pour dépasser le penchant des humains à se faire la guerre.

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  4. Colibri dit :

    « cacher à personne mon adhésion morale au catholicisme » a écrit Bergson à la fin de sa vie comme l’a fait aussi Charles Péguy avant de partir à la guerre de 14/18 où il est tué dès le début.

    « On me dit qu’il y a des hommes qui ne dorment pas. « Je n’aime pas celui qui ne dort pas », dit Dieu. « Le sommeil est l’ami de l’homme. Le sommeil est l’ami de Dieu. Le sommeil est peut-être ma plus belle création. Et moi-même je me suis reposé le septième jour. Celui qui a le coeur pur dort. Et celui qui dort a le coeur pur. C’est le grand secret d’être infatigable comme un enfant. D’avoir comme un enfant cette force dans les jarrets. Ces jarrets neufs, ces âmes neuves. Et de recommencer tous les matins, toujours neuf, comme la jeune, comme la neuve Espérance. »

    « Or on me dit qu’il y a des hommes qui travaillent bien et qui dorment mal. Quel manque de confiance en moi. C’est presque plus grave que s’ils travaillaient mal mais dormaient bien. »

    « Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère, ainsi ils ne se couchent pas innocents dans les bras de ma Providence. Ils ont le courage de travailler, ils n’ont pas le courage de ne rien faire. Les malheureux, ils ne savent pas ce qui est bon. Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour. Mais ils ne veulent pas m’en confier le gouvernement pendant la nuit. Comme si je n’étais pas capable d’en assumer le gouvernement pendant une nuit. »

    « Celui qui ne dort pas est infidèle à l’Espérance. »

    Charles Péguy, 1873/1914.

    Extraits du « Porche du Mystère de la Deuxième Vertu ».

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  5. Tarride dit :

    Cher M.Tandonnet

    Me tiendrez vous pour un imbécile si je vous dis que les phrases de Bergson quant à son enterrement me semblent être une admirable illustration de ce qu’est la laïcité au meilleur sens du terme : Chacun a le droit de croire, personne n’a le droit de condamner la foi d’autrui.

    Etienne Tarride

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  6. Timéli dit :

    Du Bergson philosophe, je retiens, en priorité, ses thèses sur le rire et l’élan vital. Elles m’ont davantage marqué que les reste. C’est bien peu, même très peu, mais, quand on est sur des bancs d’école, en terminale, les sujets d’intérêts sont souvent restreints. On s’en aperçoit avec l’âge…

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  7. Michel GAFFET dit :

    Merci cher Maxime pour votre hauteur de vue et l’intérêt de vos chroniques

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  8. Père Nathanael Pujos dit :

    Merci infiniment pour ce bel article et hommage.
    J’ai fait en 1994 ma maitrise de philo (à Paris IV Sorbonne) sur Bergson et le sujet suivant: « La morale ouverte de Bergson et la morale de l’Evangile », ce qui m’avait valu à l’époque les sarcasmes de mon Directeur de Mémoire (« Vous vous prenez pour de Villiers » ?!!) et une sanction dans la note (Mention AB seulement, me fermant la porte du Doctorat). Trop catholique sans doute pour notre belle Université Républicaine, où avait pourtant enseigné Thomas d’Aquin lui-même.
    Je crois même que j’avais cité votre citation finale moi aussi.

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  9. choix fatidiques dit :

    Le Figaro signale ici son décès :

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k410814c/f1.item.zoom

    en première et deuxième pages.

    Carcopino, alors recteur de Paris, fut présent à ses obsèques. Jacques Chevalier, ministre de l’instruction publique et ancien élève de Bergson, délégua quelqu’un (le déplacement ZNO vers ZO était soumis à visa allemand, qui prenait du temps). Et même Brinon, dont le colonel Passy se moquait comme de « l’ambassadeur de France à Paris », y fut envoyé.

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