20 ans déjà, Claude Erignac

Je l’ai bien connu quand j’étais son tout jeune directeur de cabinet à la préfecture de Versailles. Le rez-de-chaussée de la préfecture des Yvelines, voisine du château, était composé de vastes bureaux intimidants, salons prestigieux, aux murs et plafonds ornés de dorures, aux tapis et meubles anciens, de grandes portes-fenêtres donnant sur un parc.

Erignac, dès notre première rencontre, m’avait impressionné. Son personnage correspondait à ce décors: le pas sûr, l’allure cambrée, mince comme un fil, un visage étroit, allongé, des cheveux grisonnants, raides, coiffés en arrière, des lunettes sévères, le costume sombre tiré à quatre épingles, des chaussures parfaitement cirées. Il s’exprimait d’une voix claire, haute, autoritaire, homme d’action, décideur responsable qui ne se dérobait jamais. Il avait une vision rigoureuse du travail et de l’action: il lui fallait des résultats.  Les belles paroles inutiles, la frime, les cérémonies grandiloquentes lui étaient insupportables. Le temps lui paraissait compté : pas une minute ne devait être perdue.

Dans sa mission, il n’avait qu’un mot à la bouche : le service de l’Etat dont il défendait l’autorité. « Si je cède là-dessus, je cède sur tout » avait-il coutume de dire. Un député et président du Conseil général de l’époque, pressenti pour entrer au gouvernement ne l’impressionnait absolument pas. L’Etat, le détenteur de l’autorité républicaine, dans les Yvelines, à deux pas du château de Versailles, c’était lui et personne d’autre. Il n’avait peur de rien ni de personne.

Mais le soir tard, dans son bureau, il écoutait de l’Opéra en travaillant. Dans les moments de relâche, il pouvait se montrer d’une extrême gentillesse et humanité. De religion protestante, croyant et pratiquant, il perdit sa mère pendant son mandat versaillais. Dans le grand couloir qui longe les bureaux de la préfecture, je lui présentais mes condoléances. Après une brève poignée de mains, il me dit : « C’est un au-revoir, pas un adieu. Ma douleur est intime, personnelle. Elle ne doit strictement rien changer pour notre mission ». Il adorait le tennis, le vélo pendant le weekend. Il recevait des intellectuels à sa résidence et aimait leur parler d’histoire. Il était sans prétention leur posait mille questions mais ne donnait jamais de leçon. Erignac aimait passionnément la vie.

Quatre ans plus tard, au lendemain d’un 6 février maudit, un samedi matin, vers 8 heures, je reçois un coup de téléphone d’un proche. « Tu as entendu les actualités ? Le préfet de Corse a été assassiné ! Tu le connaissais n’est-ce pas ?» Je me rue sur la télévision. Je vois mon Erignac étendu par terre, la face contre sol, l’une de ses chaussures noire arrachée. Alors, je me suis effondré, comme jamais peut-être dans toute ma vie. Le sentiment d’injustice et de rage devant la bêtise éternelle et criminelle. Ils visaient le préfet. Ils ont assassiné un homme.

Maxime TANDONNET

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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46 commentaires pour 20 ans déjà, Claude Erignac

  1. Frederic_N dit :

    Bravo pour cet article
    Je connais moi aussi des gens abattus par la mort d’Erignac, et son assassinat, à moi aussi, est resté en travers de la gorge.
    Mais je me pose une question. Qui lui a rendu l’hommage qu’il méritait ? C’est-à-dire politique et structuré par la défense de l’Etat . Est-ce Jospin ? Est-ce Chirac qui se sont rués vers l’objectif numéro un : cajoler les nationalistes. Est-ce Hollande ? Est-ce au moins Sarkozy ?
    Non c’est Macron qui n’a pas eu peur d’affronter la réalité

    Peut-être Macron a-t-il des antennes en Espagne, où l’on voit que son alter-ego – « Ciudadanos » – a non seulement réussi à bloquer les indépendantistes, mais prend la tête d’une position patriotique enfin assumée sur toute l’Espagne .. au grand dam de la presse bien pensante

    Et si vous vous demandiez pourquoi ce n’est pas Wauquiez qui a fait cela ?

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    • FredericN, la reconnaissance de la spécificité corse dans la Constitution est tout de même la plus grande concession jamais faite dans l’histoire aux indépendantistes… Ce qui est intéressant, c’est une fois de plus le tour de magie qui transforme les pires lâchetés en gestes de bravoure, dans un climat d’abêtissement et de servilité général…
      MT

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  2. Kadoc Le Vannetais, prophète amateur dit :

    Cher Maxime, j’imagine que vous êtes au courant de la dernière saillie de Charles Pieri ?

    http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2018/02/11/25001-20180211ARTFIG00119-l-ex-leader-du-flnc-accuse-d-avoir-injurie-la-veuve-du-prefet-erignac.php

    Des pauvres types, je vous dis…

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  3. Philippe dit :

    Cher Maxime voici un article suite à une réaction d’une secrétaire d’état:

    Madame Schiappa la délation est un fléau !

    Madame Schiappa crie au scandale en ce qui concerne l’affaire de Mr Hulot. Je cite :
    « Je le trouve irresponsable, cet article. Quand j’entends sur un plateau de télévision l’une des auteurs dire solennellement qu’elle appelle les femmes victimes de viol, ‘par lui ou un autre’, à contacter la presse, je trouve cela abject », écrit Marlène Schiappa. « Cet appel est irresponsable pour les hommes accusés, peut-être innocents mais condamnés a priori par des articles, et pire : c’est irresponsable pour les réelles victimes de viols », qui doivent ainsi « supporter la médiatisation à l’extrême, le déballage de leur vie intime dans les journaux ».
    Voilà ce que dit notre écervelée de secrétaire d’Etat. Après avoir soutenu « Balance ton porc » ; Madame joue les offusquée, par cet acharnement médiatique, et des réseaux sociaux, à l’encontre de Mr Hulot.
    Mais, Madame vous êtes responsables, vous et toute une bande de bien-pensants, d’intellos, de journalistes, d’intellectuels. Appeler à la délation et au lynchage se retourne tôt ou tard contre vous.
    Je parlais vendredi avec un commissaire de Police qui me disait que « Balance ton porc » a déjà fait de nombreuses victimes innocentes, qui viennent de perdre leur travail et leur ménage et il y a eu des suicides, passés sous silence par les médias bien-pensants. L’incitation à la délation publique, incite les individus(es) les plus pervers(es), abjectes, jaloux(se), stupides à balancer. La délation livre en pâture n’importe quelle personne au lynchage public.
    Vous Sandra Muller, vous êtes responsables ; vous qui dites je cite : « le risque de mettre en l’air, à tort, la vie d’un homme me navre, et il peut y avoir des «dommages collatéraux». Mais le bienfait du mouvement est tellement important ! » Aux Etats-Unis beaucoup de personnes sont victimes de la calomnie, contrairement à vos dires. Pour moi le système américain ne me convient pas, des puritains qui font tout au nom de dieu, qui vont à la messe et ensuite vont au stand de tir et mettent des M16 entre les mains d’enfants de 5 ans cela m’effraie et me répugne. A savoir que les viols dans les universités américaines sont légions, alors Madame Muller votre morale à l’américaine vous pouvez vous la garder.
    Vous Caroline de Haas vous êtes responsables, vous Marlène Schiappa vous êtes responsables.
    Vous qui avez soi-disant soif de justice, si vous aimez à ce point la justice, vous ne devez pas accepter le dommage collatéral. Vous n’avez pas le droit de ruiner une vie. Ou d’enlever une vie (suicide).
    Il aurait été cent fois plus bénéfique de mettre des structures fiables, efficaces contre ces prédateurs. Et tout cela est aussi une question d’éducation.
    Les réseaux sociaux sont actuellement la première cause de suicide, les réseaux sociaux peuvent être destructeurs, car ils ne font appel qu’à la peur et à l’émotionnel et non au bon sens et ils bafouent et piétinent la présomption d’innocence, le droit à la défense de chaque individu. Un des droits fondamentaux de notre démocratie. Un juge me disait que les réseaux sociaux arrivaient à influencer la décision d’un jury d’assise, qu’il était outré par ce constat.
    Je ne veux pas vivre dans une France de mouchards, de salopards qui sont prêt à vendre père et mère par intérêt, par jalousie, par sadisme. La délation à fait de nombreuses victimes innocentes dans l’histoire et notamment en 1945 lors des grandes purges et sachez Madame Schiappa que les vrais salopards ont toujours eu des combines pour s’en sortir.
    Le paradoxe comme le disait un policier, c’est que l’on peut dénoncer un innocent, il sera lynché sans que cela émeuve personne, mais un honnête citoyen qui casse « la gueule » à un violeur pris en flag, sera poursuivi en justice pour coups et blessures et cela est normal. Où est la morale ?
    Ce que vous critiquez Madame Schiappa c’est exactement ce que produit « Me Too » ou « Balance ton porc ». Si vous aviez eu tant soi peu d’intelligence, vous n’auriez pas adhéré à la délation. Dans une autre époque, je sais déjà de quel côté vous auriez été avec Mesdames de Haas et Muller. Et certainement ensuite des résistantes de la dernière heure.

    La délation est la pire des choses, et n’est pas périssable, combien de gens disent : « il n’y a pas de fumée sans feu » et combien d’hommes et de femmes furent injustement condamnés à cause de cela !

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  4. cyril de fayet dit :

    merci Maxime pour ce bel hommage, cyril de fayet

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  5. Coriolan dit :

    – Alain LAVILLE. Un crime politique en Corse. Claude ERIGNAC le préfet assassiné. Les secrets d’une affaire d’Etat. Le Cherche- Midi.

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