Interview pour Figaro Vox

Voici mon « grand entretien du week-end », consacré au contexte électoral, pour Figaro Vox.

Vous avez suivi de nombreuses campagnes présidentielles. En quoi celle-ci est-elle inédite ?

 La campagne électorale qui s’achève ne ressemble à aucune de celles des quarante dernières années. A partir de 1974, elles ont toutes, sans exception, donné lieu à une opposition entre deux camps, droite/gauche, ou conservateurs/progressistes : 1974, 1981, 1995, 2002, 2007, 2012…Au contraire, 2017 se singularise par la désintégration de cette logique binaire. Le choix des Français porte sur l’image de personnalités – Macron, le Pen, Fillon, Mélenchon – plutôt que sur l’adhésion à un projet de société. Les partis politiques traditionnels, Républicains et parti socialiste sont les grandes victimes de cette campagne. Le système des primaires a lamentablement échoué, aboutissant, au moins pour la gauche, au choix des positions les plus radicales et donc difficilement acceptable par l’électorat modéré. En revanche, les médias ont joué un rôle décisif dans cette campagne, bien supérieur à toutes les campagnes du passé. Dès lors que la campagne se joue sur des images de personnalités, les médias exercent un rôle clé dans le façonnement de cette image, par sa sublimation ou sa diabolisation. Les médias se sont ainsi substitués aux partis politiques comme vecteur déterminant du déroulement de cette campagne.

Les enjeux fondamentaux pour l’avenir du pays ont-ils été abordés ?

Ils l’ont peut-être été de manière discrète, voire imperceptible. Mais ce n’est pas d’eux qu’il a été le plus souvent question. L’éducation nationale, l’autorité de l’Etat, la réforme de la construction européenne, le renouvellement de la démocratie française, la justice, l’unité et la solidarité nationale, la guerre contre le terrorisme, sont des thèmes fondamentaux qui n’ont pas émergé de cette campagne. Dans une logique de communication individuelle, les candidats ont mis l’accent sur des slogans, des gadgets, des mots d’ordre censés frapper les esprits : le « revenu universel », la « priorité nationale », la « taxe d’habitation », le « service militaire d’un mois », le « désarmement des policiers ». L’objectif était de capter l’attention, d’accrocher une proposition sur un visage, sans considération pour le financement ou la faisabilité des mesures. A aucun moment les grandes questions sur le destin de la France et de l’Europe, de niveau présidentiel, ne sont apparues dans cette campagne. Le système des débats à 5 et à 11 a encore aggravé ce phénomène en contraignant les candidats à marquer leur prise de parole par un coup d’éclat.

L’attentat des Champs-Elysées sonne-t-il comme un retour au réel ?

 Sans aucun doute. Il faut noter que le thème du terrorisme avait disparu des principaux sujets de campagne. Etrange paradoxe. Depuis deux ans et demi, la France est un pays martyrisé par le terrorisme. Depuis janvier 2015 les massacres se sont succédé sur le territoire français. Le pays a connu un traumatisme sans précédent depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Il vit dans la peur et dans la conscience de sa fragilité. Mais cette question a été plus ou moins ignorée dans le déroulement de la campagne depuis le début de l’année. Elle a été étouffée par les scandales autour de François Fillon et le déchaînement médiatique contre lui. Obsédés par la destruction de cette candidature, les médias et les politiques en ont oublié l’essentiel : la guerre contre le terrorisme. L’attentat des Champs Elysée a fait resurgir d’un coup la souffrance de toute une nation. Il peut avoir un impact significatif sur le résultat de dimanche soir, en favorisant ce qui incarnera aux yeux de l’électeur l’expérience du gouvernement, le sérieux, l’autorité de l’Etat.

Que révèle cette campagne sur l’état du pays et de la société française ?

 Elle confirme le désenchantement envers la politique. Les signes d’un manque de confiance et d’enthousiasme sont patents. Aucun des candidats ne s’impose vraiment et ne suscite un réflexe d’adhésion d’ampleur nationale. Les quatre favoris se situent dans un mouchoir de poche, au regard des sondages, entre 20 et 24%, ce qui est un niveau de premier tour très faible. Aucun courant, pas même le Front national, contrairement à tant de prédictions martelées depuis des années, n’effectue de véritable percée décisive. L’abstention s’annonce élevée pour un scrutin présidentiel Ce scrutin est avant tout celui de la défiance envers le monde politique dans son ensemble, qui s’exprime chaque année dans le baromètre de la confiance de CEVIPOF, selon lequel 88% des Français estiment que les « politiques ne tiennent aucun compte de ce que pensent les gens comme eux. » La fracture entre le peuple et les élites dirigeantes n’a jamais été aussi profonde.

Que révèle-t-elle sur la classe politique ?

 La question, me semble-t-il, se situe à deux niveaux. L’immense majorité de la classe politique au sens large est constituée des élus, des maires, des parlementaires dont la première préoccupation est de contribuer au bien commun par une action de terrain au quotidien. Ceux-là font vivre la démocratie française. En revanche, les difficultés proviennent de la partie visible, médiatisée, de l’iceberg. Les responsables politiques et dirigeants nationaux, les célébrités, les stars, ceux qui apparaissent au grand jour, semblent avoir perdu le sens des réalités. Ils vivent dans un monde virtuel d’autosatisfaction permanente, de mégalomanie et de narcissisme. Ils confondent le point de vue exprimé par la poignée de leurs courtisans et militants avec le ressenti populaire. Au cours des sept dernières années la France politique a été foudroyée par une succession de scandales tonitruants. Les Français ont été ulcérés par le décalage entre les discours donneurs de leçon et la réalité des comportements. Dans leur bulle d’autosatisfaction, les dirigeants nationaux ont donné le sentiment de ne pas sentir cet écroulement de leur image ou de ne pas vouloir en tenir compte.

Assiste-t-on à l’autodestruction de la politique ?

Les politiques nationaux, médiatisés, commettent, me semble-t-il, une erreur fondamentale. Ils sont conscients pour la plupart de la prodigieuse complexité de l’exercice du pouvoir dans le monde moderne : contraintes juridictionnelles, financières, puissance des contre-pouvoirs médiatiques et syndicaux, imbrication des enjeux planétaires et européens. Ils savent que gouverner, agir en faveur du bien commun, est une mission extrêmement difficile. Il n’existe pas de baguette magique ni de remède miracle. L’action de gouvernement en faveur de l’intérêt général est une œuvre de long terme qui requiert des efforts et une volonté implacable. Cependant, plutôt que de dire la vérité, ils ont choisi une toute autre option : la fuite dans les limbes de la communication, de la démagogie, des manipulations, des fausses annonces, des polémiques stériles, la logorrhée. Poussé par la pression médiatique, ils donnent la préférence au spectacle sur la réalité. Au fond d’eux-mêmes, leur destin personnel, leur « trace dans l’histoire » prime sur l’intérêt général. C’est pourquoi ils optent pour la facilité de la communication de préférence à la dureté du monde réel. En voulant être aimés et admirés, ils se condamnent à l’échec et à l’impopularité.

Certains candidats proposent le passage à une VIe République. Les institutions sont-elles en cause ?

 Oui, le fonctionnement des institutions est gravement en cause dans cette dérive. Le texte de la Constitution de la Ve République est un chef d’œuvre d’équilibre et de sagesse. Il prévoit un chef de l’Etat souverain, impartial, arbitre, garant des institutions, de la sécurité du pays et de sa politique étrangère. Le gouvernement de la France au quotidien, sa politique économique et sociale, incombe au seul Premier ministre et aux ministres, sous le contrôle du Parlement. Or, cette répartition des tâches est violée en permanence. Le chef de l’Etat est devenu une sorte d’idole médiatique, de gourou narcissique, englobant le pouvoir politique dans toutes ses dimensions. Le comportement personnel des présidents successifs, mais aussi le quinquennat adopté en 2000, sont à l’origine de cette évolution. Le chef de l’Etat, élu tout juste avant l’Assemblée nationale, pour un mandat aligné sur celui des députés devient le leader d’une majorité chargé d’appliquer son programme. Cet « hyper président » surmédiatisé, responsable de tout, devient inévitablement le bouc émissaire des frustrations et des souffrances de la Nation. Il cherche à fuir son impopularité dans le bavardage et la gesticulation mais entraîne ainsi l’ensemble de la vie politique du pays dans les limbes de l’impuissance et du renoncement. Nous n’avons pas besoin d’une VIe République. La vérité, c’est qu’il faut respecter et redécouvrir la Constitution du général de Gaulle, avec un chef de l’Etat dont l’élection doit être déconnectée du mandat des députés, incarnant l’unité nationale, l’autorité morale, la sagesse, le destin du pays, et un Premier ministre qui gouverne, responsable de ses actes et de ses paroles devant l’Assemblée nationale. Réapprendre à gouverner la France plutôt qu’à communiquer : tel est l’enjeu décisif de l’avenir.

Une personnalité émerge-t-elle malgré tout ?

 Oui, bien sûr, celle d’Emmanuel Macron, donné gagnant dans tous les sondages. Il est l’archétype de la figure politique médiatisée : la jeunesse, le charme et l’aisance sont ses atouts fondamentaux. Son succès est l’aboutissement de cette dérive de la vie politique française. Il marque le triomphe de l’image, de l’illusion, de l’apparence, du rêve sur le monde réel. En principe, le chef de l’Etat est un homme d’expérience et de sagesse qui se distingue par sa vision de l’histoire, son sens de l’Etat et de l’unité nationale. Le fulgurant succès de M. Macron dans les sondages, jamais élu, sans expérience approfondie de l’Etat ni de la politique, est l’aboutissement d’une longue glissade de la politique française dans un monde virtuel. Le réveil pourrait être douloureux…

Les législatives peuvent-elles être un troisième tour ?

 Oui, elles seront déterminantes pour l’avenir politique de la France. Jamais une élection législative, sous la Ve République, n’aura pris une importance aussi stratégique qu’en 2017. Jusqu’à présent, les élections législatives suivant une élection présidentielle (1981, 1988, 2002, 2007, 2012), ont toujours eu pour effet de donner au chef de l’Etat une majorité pour gouverner. Nous entrons sans doute dans une ère nouvelle due au discrédit de la fonction présidentielle, à la perspective d’un chef de l’Etat élu par défaut, à la nouvelle configuration d’un président de la République qui n’est pas soutenu par un parti politique potentiellement majoritaire, au morcellement de l’échiquier politique autour de quatre forces électorales. Seul François Fillon, appuyé sur les Républicains, semble en mesure de constituer une majorité stable et cohérente. En dehors de cette hypothèse, tout peut sortir des élections législatives : un véritable chaos, en l’absence de toute majorité possible, ou bien l’émergence d’une majorité composite et instable par alliance du centre gauche et du centre-droit, ou enfin une nette majorité de droite susceptible d’imposer au président de la République un Premier ministre et une politique. Cette incertitude peut être paradoxalement une chance pour la vie politique française en permettant son retour à une vision plus équilibrée et efficace des institutions, autour d’un chef de l’Etat qui préside et un gouvernement qui gouverne.

 

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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10 commentaires pour Interview pour Figaro Vox

  1. simon dit :

    Forte envie de pleurer. Le vide à gagné ! Les primaires étaient une erreur désignant probablement trop tôt le candidat des Républicains. La machinerie était en marche, le parti socialiste moribond pourrit le débat des le début et nous impose le photogénique Macron et sa maman. Nous voilà répartis pour un tour. Je ne peux me résigner à voter pour un type qui cautionne la gpa et ouvre la porte à la pma pour les couples lesbiens,qui dénie l’existence d’une culture française et considère que mes ancêtres pieds-noirs ont commis un crime contre l’humanité en participant à la colonisation de l’Algérie. Je vomis cette posture des Républicains qui veulent opposer un front uni contre le Pen en s’alliant à Macron,seul Wauquier a tenu, à mon sens, un propos cohérent.Les valeurs de droite ne sont pas celles de la gauche, où alors c’est l umps dénoncé par le Pen. Que peut être Micron face aux défis de l’éducation, de l’immigration, du communautarisme et de la situation internationale ? Suis-je réactionnaire ?

  2. Ping : La droite se raccroche au rêve de la cohabitation, la fameuse alternance simultanée – brunobertez

  3. Colibri dit :

    Mais non les Français ne sont pas des veaux. En démocratie pour vaincre il faut convaincre et pas avoir de mépris pour celles et ceux qui ne votent pas pour vous.

  4. Timéli dit :

    Aléa jacta est !
    Macron va très probablement succéder à Hollande. Le système l’a emporté. Les Français ne mesurent sûrement pas les conséquences de leur vote, mais il faut respecter ce choix. C’est le verdict de la démocratie, même si la campagne est restée au niveau du caniveau grâce à l’omnipotence des médias qui avaient fait de Macron son candidat. Hollande doit jubiler. Maintenant, ce que nous pouvons espérer de mieux, c’est qu’il n’y ait pas de raz-de-marée des candidats « macronistes » aux législatives de juin. Sinon, la messe est dite pour cinq ans !

  5. Gérard Bayon dit :

    Bonjour à toutes et à tous,
    Les dés sont maintenant jetés et Macron sera donc le prochain Président de la République.
    J’irai quand même voter dans 15 jours pour voter blanc, je ne suivrai donc pas les consignes de vote de ceux qui renoncent et trahissent et ne me résous pas à soutenir Macron et son programme irréaliste et stupide.
    J’entre en résistance  » Macron is not my Président »
    Il restera comme vous l’avez dit les élections législatives pour officialiser l’impossibilité de gouverner d’un gouvernement de girouettes.
    Nous sommes bel et bien partis pour 5 nouvelles années de chaos et je désespère de mes compatriotes qui sont bien des veaux et ne méritent que ce qui va leur arriver.

  6. Annick dit :

    Bonsoir Maxime,

    C’est plié.

    Sur TF1 Baroin vient d’annoncer qu’il voterait Macron au second tour.
    Même pas la décence de se taire ou de se prononcer pour un bulletin blanc.
    Qu’on ne se demande plus pourquoi les Républicains sont défaits.
    Et dire qu’il était pressenti pour la place de 1er ministre.
    Il va voter aux côtés de Cazeneuve !!!! qui, lui, est macroniste depuis le début, (évidemment) ! avec Hue et compagnie.
    Quelle honte !

    Amicalement,

  7. rasdubitume dit :

    Je retrouve avec satisfaction des propos lucides mais mesurés
    Le rééquilibrage des pouvoirs entre le premier ministre et le président de la République semble en effet nécessaire pour renforcer l’autorité présidentielle qui sort très affaiblie par les 2 derniers mandats.
    Mais il faut aussi choisir avec le plus grand soin les députés et sénateurs car je crois que l’immaturité des jeunes députés socialistes a joué dans le phénomène des frondeurs.
    Gageons que le choix des législatives va être décisif pour l’avenir du pays quelque soit le candidat élu.

  8. Vu du Mont dit :

    La manipulation des esprits, l’aliénation de ceux-ci. Fillon fut l’objet d’une machination, d’une destruction de cet homme à l’aide d’une attaque par le biais moral, versant sur lequel peuvent se retrouver plein de personnes diverses. Point un.
    Point deux – Macron fait figure d’un système au-delà des partis et non partisan, beaucoup veulent s’accommoder de ce soi-disant système. Or, Macron est en réalité partisan sur beaucoup de points qui défavorise la cellule de base avec la GPA,.. et le communautarisme. Cela semble partir d’une valeur mais à l’arrivée se sera destructeur. Et cette pensée est destructrice à court, moyen et long terme et différent de tout ce qui nous a forgé.
    Point trois – On (des médias, des intellectuels, des politiques) a voulu détourner les Français de l’idée qu’on peut se passer des partis. Ceci est une aberration car on ne peut être que partisan car pour décider, il faut choisir et choisir c’est prendre une direction plutôt qu’une autre.
    Fillon ne contribue pas à la mayonnaise que l’on nous sert depuis bientôt plus de 37 ans, il faut l’évincer et éviter toute renaissance forte d’une vie humaine qui accepte les différences sans faire de différence, et qui développe de la tolérance chrétienne. Donc, l’abattre à tout prix.
    Les partis sont nécessaires à l’élaboration d’idées et d’idéaux , ils ont leur raison d’être, il est impossible de reposer sur un consensus mou qui ne permet pas le développement et la transformation.
    Demain ni gauche, ni droite est un concept (concept dangereux) qui ne pourra pas faire autrement que de trouver des idées partisanes, donc des différences et donc de recréation de partis.
    C’est pourquoi ce concept est une imposture et c’est cette imposture vouée à la destruction de notre vie qu’il faut dénoncer et non pas les partis.

  9. Jean-Louis Michelet dit :

    Aléa jacta est.

  10. michel43 dit :

    seul FILLON appuyer pars les REPUBLICAINS ? il en reste combien…a jours de cotisations ,sous TOUBON ,on approchait le Millions , désormais on est peut nombreux , le second tours sera très important , MACRON – LE..PEN que feront les irresponsables de notre droite socialiste ,appelleront t »il a voter pour le MACRON. .puisque SARKO NKM FILLON COPE ET les autres on voter avec la gauche pour voir HOLLANDE Président ,grave erreur ,que nous payons en 2017 ,quand a MOI..de droite je suis depuis TOUJOURS ,et comme les sympathisants et le reste d’adhérent ,on votera pour la droite national

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