René Girard ou le décès d’un géant

sans-titreAvec la mort de René Girard, l’auteur de la Violence et le sacré et des Choses cachés depuis la fondation du monde, l’un des plus grands esprits de notre époque, Français, chrétien,  professeur aux Etats-Unis, vient de disparaître. Son œuvre, fascinante, lumineuse et d’un accès facile, se présente comme une clé de compréhension de l’humanité, et notamment du monde contemporain.  En voici un bref résumé en espérant susciter l’envie de s’y plonger:

A l’origine de toute violence, explique René Girard, il y a le « désir mimétique », c’est-à-dire le désir d’imiter ce que l’Autre désire, de posséder ce que possède autrui, non que cette chose soit précieuse en soi, ou intéressante, mais le fait même qu’elle soit possédée par un autre la rend désirable, irrésistible, au point de déclencher des pulsions violentes pour son appropriation. La théorie mimétique du désir postule en effet que tout désir est une imitation (mimésis) du désir de l’autre. Le désir mimétique serait bien innocent s’il ne débouchait sur des conflits en chaîne, et à terme sur la violence généralisée. Que se passe-t-il en effet quand deux individus (ou plus) désirent la même chose ? Ils se battent, voire s’entretuent, pour l’obtenir. Pour René Girard, le désir mimétique, en mettant en concurrence le sujet désirant et son modèle fait naître une rivalité meurtrière. L’objet désiré n’étant généralement pas partageable. Cette violence serait soutenable socialement (maintien de la paix civile), si elle demeurait le propre de quelques individus isolés. Or, ce qui la rend éminemment dangereuse, nous dit Girard, c’est qu’elle est contagieuse. Le désir mimétique se propage à la société tout entière, par effet « boule de neige » : si deux individus désirent la même chose il y en aura bientôt un troisième, un quatrième, et ainsi de suite. Rapidement – à la vitesse d’une traînée de poudre – , le conflit mimétique se transforme en antagonisme généralisé. Et pourtant, force est de constater que la société a survécu à cette loi effroyable, que les peuples de la terre ont surmonté tant bien que mal le phénomène. Pourquoi ? Comment les sociétés sont-elles parvenues à trouver un antidote à ce poison ? C’est ici qu’intervient la deuxième intuition de Girard, consistant à relier l’apparition du sacré avec le problème de la violence: la neutralisation de la violence s’opère par le sacrifice d’une victime, appelée « bouc émissaire ». En proie à une violence meurtrière, la société se choisit spontanément, instinctivement, une victime. Ainsi se met en place, selon Girard, le rite du bouc émissaire, dont la vertu première est de transformer le « tous contre tous » en « tous contre un ». Le sacrifice du bouc émissaire permet donc à la fois de libérer l’agressivité collective (exutoire) et de ressouder la communauté autour de la paix retrouvée (pacte). Le rite sacrificiel est donc une violence ponctuelle et légale dont la fonction est d’opérer une catharsis des pulsions mauvaises sur une victime indifférente à la communauté parce que marginale. Ainsi, se produit, aux dépens d’un être innocent, une sorte de solidarité dans le crime. Le bouc émissaire permet par ailleurs d’expliquer l’émergence du Sacré, car, par un retournement paradoxal, la victime se voit divinisée pour avoir ramené la paix. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme la responsable de la crise et l’auteur de ce miracle de la sérénité retrouvée. Elle devient sacrée, c’est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix.

Maxime TANDONNET

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A propos maximetandonnet

Ancien conseiller à la Présidence de la République, auteur de plusieurs essais, passionné d'histoire...
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13 commentaires pour René Girard ou le décès d’un géant

  1. Thierry dit :

    René Girard offre aussi, et ce n’est pas rien, une alternative a la psychanalyse comme explication de nos comportements.

  2. Liber78 dit :

    @citoyen
    Totalement en accord avec vous. S’il existe une lueur, c’est bien vers l’église orthodoxe, et le projet russe : national et spirituel.

  3. Citoyen dit :

    @Liber78 5 novembre 2015 à 20:31
    […] et plus rien de sacré.

    En détruisant le sacré à partir de Vatican II, l’Église a perdu son âme. Et la société civile fait de même en abattant tous les tabous moraux et civilisationnels (et ce n’est pas fini avec le transhumanisme). Tout ceci laisse un vide spirituel et moral qui est comblé naturellement par l’islam rigoriste (wahhabisme, salafisme) et l’engagement djihadiste qui en découle en Syrie par exemple.
    Au final, le christianisme libère l’Homme (alors que l’islam le soumet) mais la destruction du Sacré et l’absence de projet autre qu’un grand marché économique, dans notre Occident, le laisse désemparé. Le modèle russe, avec un projet à la fois national, mais également spirituel avec l’Église orthodoxe, est peut-être le bon équilibre.

  4. michel43 dit :

    atoilhonneur Pourquoi avoir HONTE;; MOI.. je connais un René Girard ; ne sauriez PAS.. très bon jouer de ballon rond et un formidable , entraineur bon , il n’était pas un géant ,comme pelé -platinai – di-Stefano bizarrement , lorsque c « est gens décède ,on se souviens deux

  5. atoilhonneur2 dit :

    Depuis l’annonce de son décès, j’ai honte: je n’avais jamais entendu parler de René Girard. Il est donc temps, sans doute pas trop tard, de s’y intéresser.
    cdlt,

  6. Liber78 dit :

    @citoyen
    Le problème de notre monde post moderne, c’est que nous sommes revenus au coupable que l’on sacrifie au non des nouvelles religions : socialisme, laïcisme, égalitarisme, universalisme, écologisme ….. un sacré panthéon, mieux que les dieux de l’Olympe.
    Il n’y a plus d’innocents, même sacrifiés, que des coupables et plus rien de sacré.

  7. Cyril45 dit :

    Bonsoir Maxime,
    J’ai eu le plaisir de découvrir René Girard au travers d’un de ses ouvrages.
    Merci de souligner l’importance de sa réflexion et la pertinence de son œuvre.
    Cordialement.

  8. Citoyen dit :

    Sans être un spécialiste (très loin de là), il me semble que René Girard mettait également en avant le caractère unique des Évangiles et du Christianisme qui transforme le bouc-émissaire des religions antiques, non plus comme un coupable que l’on sacrifie, mais comme l’innocent qui est sacrifié (Jésus).

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